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« Le mark allemand continue de baisser – c’est effrayant. Aujourd’hui, le dollar américain vaut plus de 1000 marks ! Le franc suisse est à 200 ! Cela me fait très mal pour les habitants de ce pays, on peut littéralement voir la misère se propager […] », écrivait en août 1922 une étudiante suisse vivant à Francfort, Lilly Staudenmann-Stettler, sans savoir qu’à la fin de 1923, un dollar coûterait 4,2 milliards de marks. C’était il y a 100 ans. Dans le passé européen, on avait connu des périodes d’hyperinflation (comme sous la Révolution française avec les assignats) et les prix pouvaient alors être multipliés par 10 ou 100. Dans le cas allemand, il s’est agi d’une multiplication par 10 milliards…. C’est l’hyper inflation. Comment en est-on arrivé là ?

Billet allemand hyperinflation 1923
MP00121, Kein Eintrag, Deutsches Reich. Reichsbanknote. 10 Billionen Mark vom 1. Nov 1923, 1923

1918 : des lendemains qui déchantent

Après la fin de la Première guerre mondiale, l’Allemagne va très mal. La masse monétaire avait déjà augmenté de manière significative dès 1914, en raison des politiques financières liées à la guerre. Cette situation n’est, en soi, pas très originale, car, dès 1918, la plupart des belligérants, vainqueurs ou vaincus, vont devoir affronter des situations inflationnistes similaires (la France a aussi une dette interne importante, inflationniste, qu’elle va régler par une dévaluation du Franc).

L’Allemagne, à l’aube d’une crise économique

Mais l’Allemagne doit faire face à plusieurs situations simultanées. Tout d’abord, l’inflation n’est devenue palpable qu’après la défaite sur le champ de bataille, lorsque les investisseurs et les entreprises ont également perdu le capital qu’ils avaient investi dans les obligations de guerre. Cette dette intérieure pèse, en 1918, quatre fois le revenu national. Cela s’est aussi accompagné d’une perte générale de confiance dans le gouvernement, ce qui s’est avéré un lourd fardeau pour la jeune République de Weimar, présidée par le socialiste Friedrich Ebert.

Enfin, la situation est exacerbée tout d’abord par les conditions de paix difficiles imposées par le Traité de Versailles (28 juin 1919), mais aussi par la démobilisation, ainsi que par la charge de subvenir aux besoins des victimes et des survivants de la guerre. Notez que le montant de ces « dommages de guerre » ne va être fixé qu’en mai 1921 (ultimatum de Londres) et qu’ils vont être libellés en devises (dollar en particulier) et en marks-or.

Or, pour payer en devises, il n’est plus question d’excédent budgétaire, mais d’excédent commercial, ce qui est impossible, car la balance commerciale allemande est déficitaire. Et ces difficultés financières sont accrues par la volonté du nouveau régime d’aboutir à une république plus sociale (journée de 8h par exemple) qui débouche sur de nouvelles dépenses, financées exclusivement par la « planche à billets ».

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Hommes qui ramassent des billets à la pelle et brouette hyperinflation 1923

De l’instabilité politique à l’instabilité financière

Quelles sont les causes de l’hyperinflation ?

L’Allemagne commence par honorer ses paiements, dans l’espoir que, montrant ainsi sa bonne volonté, elle puisse renégocier cette dette. Mais, compte tenu de l’intransigeance des Alliés en général, et la France en particulier (qui doit également faire face à ses dettes générées par le conflit), elle va faire face de plus en plus irrégulièrement à ses échéances. D’autant que, le régime lui-même étant très chancelant et fragile, la solution d’augmenter les impôts pour financer cette dette est inenvisageable. Qui plus est, compte tenu des montants en cause, il eut fallu faire payer les classes possédantes, et en particulier les industriels, ce qu’aucun n’était pas du tout prêt à faire. En même temps, le système d’imposition aurait, probablement, été balayé par l’hyper inflation.

Exposition musée sur hyperinflation allemagne 1923
« Inflation 1923. Krieg, Geld, Trauma ». Sonderausstellung vom 03.05.2023 – 10.09.2023, Historisches Museum Framkfurt, Ebene 0. Ausstellungseröffnung am 02.05.2023

Les assassinats politiques s’enchaînent : 376 en 3 ans entre les partisans de la République et ses adversaires, dont le ministre des Finances, Mathias Erzberger, partisan d’augmenter les impôts et de ponctionner le capital ; et l’occupation de la région de la Ruhr par les troupes françaises et belges (qui souhaitent ainsi se payer en nature), résultant du non-paiement des réparations, ont finalement conduit à un effondrement économique complet. Dans les années qui ont suivi, la pénurie croissante de nourriture et de logements, le commerce au marché noir (les agriculteurs ne veulent plus vendre leurs produits aux citadins contre de la « monnaie de singe ») et les pillages, les grèves et les émeutes ont tous laissé une marque profonde dans la mémoire collective.

Le Reichsmark à la dérive, quel évènement a eu lieu ?

Depuis 1919, l’étalon de valeur du mark allemand était le cours du dollar américain. Après l’occupation française de la Ruhr au printemps 1923, la monnaie allemande tomba à des niveaux record. Précisément, entre juin 1922 et novembre 1923, le pays sombre dans un chaos monétaire et économique total.

Taux d’inflation et désordre économique : quelle est la situation en 1920 – 1923 ?

La Reichsbank réagit en facilitant une masse monétaire illimitée et en autorisant les villes et les entreprises locales à imprimer leur propre monnaie. Dès l’été, l’effondrement monétaire a commencé à menacer l’ordre public : l’argent a été refusé pour les biens et la nourriture ; les salaires, les traitements et les divers types de soutien financier n’ont pas pu suivre la dévaluation, des émeutes et des grèves ont suivi. Face à des paniers à linge remplis d’argent sans valeur, la faim et la pauvreté ont prévalu.

La valeur du mark s’est complètement effondrée à l’automne 1923. Cette situation fait remonter ces images vues mille fois, car la dénomination des billets en circulation ne pouvait pas suivre le taux d’inflation : une brouette de billet nécessaire pour acheter une livre de pain, un homme qui tapisse ses murs de billets de banque sans valeur en guise de papier-peint, un verre de bière que l’on paye 4 milliards de marks ou des restaurants, où il faut payer au moment de la commande car les prix auront augmenté avant d’avoir atteint le dessert…

Enfants jouent avec des piles de billets allemands Mark hyperinflation 1923

Avec cette crise, la destruction du mark (la monnaie est un élément important du lien social) va de pair avec celle du corps politique allemand et la République menace de s’effondrer (putsch de Hitler en novembre 1923). Le fils de Thomas Mann, Klaus, fasciné par cette spirale infernale, écrit : «  on peut échanger un tableau de Dürer contre deux bouteilles de whisky… le mark danse, dansons avec lui ».

Le recours aux Notgeld

Durant la Première Guerre Mondiale (1914-1918), ainsi que les années suivantes, de nombreuses villes allemandes imprimèrent leur propre monnaie nommée « Notgeld » (monnaie de nécessité). Cette monnaie, initialement de faible valeur faciale, était destinée à palier la pénurie de petite monnaie au niveau local. Car le blocus naval du pays et la réquisition des métaux pour l’effort de guerre avait rendu la monnaie métallique rare. Les citoyens avaient même tendance à retirer les pièces de la circulation afin de les thésauriser.

Billets Mark allemands hyperinflation 1923

La valeur du billet allemand, le Mark en 1923

En 1923, une nouvelle vague de ces « Notgeld » vit le jour, mais cette fois-ci en quantités beaucoup plus importantes due à l’hyperinflation. On estime ainsi que, en 1923, la moitié des espèces en circulation en Allemagne étaient des « Notgeld« . Quelles qu’en soient les valeurs faciales, ces billets pouvaient perdre totalement leur valeur en l’espace d’une journée. C’est pourquoi ces billets furent souvent imprimés hâtivement et parfois même sur une seule face. D’autres, faute de temps, étaient juste contremarqués en surimpression, les faisant passer de 1 à 10 milliards de marks. On connaît des billets de 50 trillions de marks soit 50.000.000.000.000 émis pour la ville de Duisbourg. Dans certaines circonstances, afin de lutter contre cette inflation, des entreprises émirent des billets émis non en mark, mais en kilos de seigle.

Le retour à la stabilité

Un nouveau gouvernement dirigé par le politicien libéral Gustav Stresemann va mettre fin à la « crise de la Ruhr » et stabiliser la monnaie allemande. Le Reichsmark disparaît, remplacé par une nouvelle monnaie, dite de transition, le Rentenmark, introduit dans la loi le 15 novembre 1923, qui vient mettre fin à la spirale hyperinflationniste (Keynes a parlé du « miracle du Rentenmark »). Cela a calmé la situation, même s’il n’était soutenu que par le désir d’une monnaie stable. Le revers de cette stabilisation durable de la monnaie fut des licenciements massifs, des réductions de salaires, un contrôle rigoureux des prix et le retour à un budget équilibré.

Les conséquences de cette crise sont diverses. Tout d’abord, les grands perdants furent surtout les rentiers et les salariés. Même les hauts fonctionnaires, qui étaient habitués à des dépenses en lien avec leur statut, durent se replier sur d’autres, plus primaires, se sentant ainsi rabaissés au niveau des couches populaires. D’autres, s’en sont plutôt bien sorti. Tout d’abord les agriculteurs, qui ont pu ainsi rembourser leurs dettes initialement fixées en Reichsmarks stables avec des billets sans valeur. Ensuite les industriels qui ont massivement acheté du capital en s’endettant à des taux d’intérêts qui ne suivaient pas l’inflation. C’est ce qui a permis la naissance des grands conglomérats industriels allemands.

Homme et femme usine pèsent piles de billets mark allemands hyperinflation allemagne 1923
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Bruno Collin
Elève d’Emmanuel Le Roy Ladurie, Docteur en histoire économique et monétaire, expert numismate et journaliste. Auteur d’une quinzaine d’ouvrages et de plusieurs centaines d’articles sur ce sujet, il analyse la monnaie sous tous ses multiples aspects : historique, valeur, économique, support de propagande, nerf de la guerre, objet de placement, techniques de fabrication, métaux...

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