Pourquoi la France est-elle aussi endettée ?

par | 11 Sep 2024 | Monnaie | 0 commentaires

Temps de lecture : 5 minutes

La dette publique est un sujet dont tout le monde parle depuis quelque temps, mais dont peu de gens maĂźtrisent les subtilitĂ©s. À commencer par les raisons qui expliquent cette dette. Par consĂ©quent, un petit rappel s’impose.

À quoi correspond exactement la dette publique

Quand on va sur le site du ministĂšre de l’Économie, des finances et de la souverainetĂ© industrielle et numĂ©rique (oui, oui, tout ça !), on peut lire que “la dette publique correspond Ă  l’ensemble des emprunts publics contractĂ©s par l’État, la SĂ©curitĂ© sociale, les divers organismes d’administration centrale et les collectivitĂ©s territoriales.” C’est bien, mais une fois qu’on a dit tout ça, on n’a pas dit grand-chose en rĂ©alitĂ©.

dette française

Plus concrĂštement, comme l’État a besoin d’argent pour financer les services publics, payer les retraites ou encore verser les prestations sociales aux Français qui peuvent en bĂ©nĂ©ficier, mais que l’argent collectĂ© par le biais des impĂŽts ne suffit pas, alors il doit emprunter ce qui lui manque. Et visiblement, il lui en manque de plus en plus, annĂ©e aprĂšs annĂ©e (144,4 milliards de dĂ©ficit public pour 2024).

Quelle est la dette de la France en 2024 ?

Normalement, ça ne devrait pas, mais depuis 1974, le budget de l’État est systĂ©matiquement dans le rouge. Et non seulement, il faut combler ce dĂ©ficit public qui ne cesse de grossir chaque annĂ©e, mais il faut aussi payer les intĂ©rĂȘts des emprunts contractĂ©s les annĂ©es prĂ©cĂ©dentes pour les mĂȘmes raisons. En 2024, le besoin prĂ©visionnel de financement de l’État, c’est-Ă -dire le montant que la France devra emprunter, atteindra ainsi 295,8 milliards d’euros.

Au total, la dette cumulĂ©e reprĂ©sente aujourd’hui 3159,7 milliards d’euros. Soit un peu plus que la richesse produite par le pays en une annĂ©e (le fameux PIB). Mais comment en est-on arrivĂ© lĂ  ?

La dette publique française : 45 ans de fuite en avant

Jusqu’à la fin des annĂ©es 1970, la dette de la France Ă©tait Ă  la fois relativement modĂ©rĂ©e et stable, autour de 20% du PIB. Mais suite aux diffĂ©rents chocs pĂ©troliers de 1973 et 1979, la France a dĂ», dĂšs 1980, et comme beaucoup d’autres pays, augmenter progressivement ses dĂ©penses publiques pour soutenir l’Ă©conomie, ce qui a conduit Ă  creuser le dĂ©ficit budgĂ©taire.

Comme si cela ne suffisait pas, dĂšs les premiĂšres annĂ©es de son premier mandat prĂ©sidentiel, François Mitterrand a chargĂ© son gouvernement de mettre en Ɠuvre des politiques Ă©conomiques expansives, incluant des nationalisations et des programmes sociaux coĂ»teux, financĂ©s en grande partie par l’emprunt. Cette pĂ©riode a marquĂ© le dĂ©but d’une augmentation rapide de la dette publique, qui est passĂ©e de 20% du PIB lors des Ă©lections de 1981 Ă  plus de 30% en 1985 et 55.5% dix ans plus tard.

Certes, les annĂ©es 1990 et 2000 ont Ă©tĂ© marquĂ©es par des tentatives de maĂźtrise des finances publiques, notamment sous la pression des critĂšres de Maastricht pour l’intĂ©gration Ă  l’Union Ă©conomique et monĂ©taire europĂ©enne. Cependant, malgrĂ© ces efforts, la dette a continuĂ© de croĂźtre, atteignant 60% du PIB au dĂ©but des annĂ©es 2000. DĂšs lors, le dĂ©ficit budgĂ©taire structurel, persistant mĂȘme en pĂ©riode de croissance Ă©conomique, Ă©tait devenu un problĂšme chronique.

À partir de lĂ , les crises se sont succĂ©dĂ© (Ă©clatement de la bulle Internet en 2001-2002, lutte accrue contre le terrorisme Ă  partir de 2001, crise des subprimes en 2008, crise des dettes souveraines de la zone euro entre 2010 et 2012, pandĂ©mie de Covid-19 en 2020, crise Ă©nergĂ©tique mondiale entre 2021 et 2022, pour ne citer que les plus importantes), avec Ă  chaque fois la nĂ©cessitĂ© pour l’État d’intervenir massivement pour stabiliser le systĂšme financier et soutenir l’Ă©conomie. Et par “intervenir”, il faut comprendre “mettre la main Ă  la poche”.

Une maĂźtrise de la dette devenue impossible

Dans ces conditions, non seulement les quelques rĂ©formes qui ont Ă©tĂ© tentĂ©es pour limiter les dĂ©penses publiques se sont soldĂ©es par des Ă©checs, mais la dette n’a fait que croĂźtre Ă  vitesse grand V, atteignant 64% du PIB en 2007, puis 85% en 2011, 98% en 2019, avant finalement d’exploser Ă  115% en 2020, en pleine pandĂ©mie mondiale.

Alors oui, bien sĂ»r qu’il fallait rĂ©pondre Ă  l’urgence chaque fois, et c’est clair qu’on aurait reprochĂ© aux diffĂ©rents gouvernements de ces 24 derniĂšres annĂ©es de ne pas ĂȘtre intervenus lorsque la situation l’imposait. Mais lorsque l’on parle de dĂ©faut de maĂźtrise des finances publiques, il s’agit de la difficultĂ© de l’État Ă  ordonner des rĂ©formes pour limiter certaines dĂ©penses structurelles croissantes, comme les dĂ©penses sociales et de santĂ© par exemple. CombinĂ©e Ă  une certaine inefficacitĂ© administrative, cette relative inaction face Ă  des groupes de pression puissants, tels que les syndicats et divers mouvements populaires, a finalement conduit l’État Ă  laisser filer la dette plutĂŽt que de prendre le risque de voir le pays s’embraser en partant de la rue.

En clair, beaucoup de ceux qui crient Ă  l’incurie de l’État en matiĂšre de dette publique sont justement ceux Ă  cause de qui la dette n’a jamais pu ĂȘtre endiguĂ©e.

Quid du “train de vie fastueux” des plus hauts responsables de l’État ?

Enfin, on entend souvent dire que si la France est endettĂ©e, c’est parce que le gouvernement et les parlementaires coĂ»tent “un pognon de dingue”.

Dans les faits, les dĂ©penses de l’État, qu’elles soient financĂ©es par l’impĂŽt ou par la dette, se rĂ©partissent de la maniĂšre suivante : 

  • DĂ©penses sociales (55%) : remboursements de SĂ©curitĂ© sociale, retraites, allocations chĂŽmage, prestations familiales, etc.
  • DĂ©penses de fonctionnement (27%) : salaires des fonctionnaires, frais de fonctionnement des administrations publiques, des ministĂšres, de l’ÉlysĂ©e, du Parlement, etc. 
  • Service de la dette (13%) : paiement des intĂ©rĂȘts sur la dette publique et remboursement des emprunts arrivĂ©s Ă  Ă©chĂ©ance.
  • Investissements publics (5%) : dĂ©penses en infrastructures (transports, Ă©nergies, etc.), Ă©ducation, recherche, dĂ©fense.

On peut déjà voir que la majorité des dépenses (dépenses sociales et investissements publics), soit 60%, est constituée de services et de prestations à destination des citoyens.

Quant Ă  ce que coĂ»tent les dĂ©putĂ©s, les ministres et le PrĂ©sident de la RĂ©publique, ainsi que le “train de vie fastueux” qu’on les accuse de mener (Ă  tort ou Ă  raison) et qui expliquerait le dĂ©ficit budgĂ©taire, ils sont plutĂŽt Ă  rechercher dans les dĂ©penses de fonctionnement. Or 75% de ces dĂ©penses, soit 44 milliards d’euros en 2023, sont consacrĂ©s aux salaires des fonctionnaires ainsi qu’aux pensions des retraitĂ©s de la fonction publique. 

Pour cette mĂȘme annĂ©e 2023 : 

  • le fonctionnement courant de l’ensemble des ministĂšres (frais de bureau, Ă©nergie, maintenance des infrastructures, Ă©quipements informatiques) a coĂ»tĂ© environ 6 milliards d’euros ; 
  • les frais liĂ©s aux dĂ©placements professionnels des ministres et des agents publics, ainsi que les missions officielles, ont reprĂ©sentĂ© 500 millions d’euros ;
  • les dĂ©penses de la prĂ©sidence de la RĂ©publique se sont Ă©levĂ©es Ă  170 millions d’euros, incluant les salaires du personnel (110 millions), les dĂ©placements, dĂ©penses protocolaires et entretien des rĂ©sidences prĂ©sidentielles (40 millions) ainsi que la sĂ©curitĂ© et le maintien des infrastructures officielles de la PrĂ©sidence, y compris la personne du PrĂ©sident (20 millions) ;
  • enfin, le coĂ»t du Parlement, AssemblĂ©e Nationale et SĂ©nat confondus, se monte Ă  880 millions d’euros tout compris (salaires des parlementaires et des personnels administratifs, entretien des bĂątiments, dĂ©placements et subventions distribuĂ©es par les dĂ©putĂ©s ou les sĂ©nateurs).

Ainsi, au total, si on dĂ©cidait d’imposer une certaine austĂ©ritĂ© aux reprĂ©sentants de l’État ainsi qu’aux membres de l’ExĂ©cutif, et par exemple de rogner sur leurs rĂ©munĂ©rations, leurs dĂ©placements ou encore les services et facilitĂ©s mis Ă  leur disposition, on pourrait au mieux Ă©conomiser quelques centaines de millions d’euros chaque annĂ©e.

Contre plus de 3000 milliards de dette publique.

Il y a donc peu de chances que cela change quoi que ce soit Ă  l’endettement du pays. 

Et c’est probablement la raison pour laquelle, quand les institutions europĂ©ennes ou mĂȘme la Cour des Comptes demandent Ă  la France de maĂźtriser ses dĂ©penses publiques, elles parlent de ce qui coĂ»te vraiment le plus cher Ă  l’État. 

À savoir les dĂ©penses sociales pour lesquelles des rĂ©formes sont indispensables, mais impossibles Ă  mener.

Suivez notre chaĂźne Youtube

Gonzalvez, Bruno
Auteur et consultant depuis plus de vingt ans dans le domaine de la communication stratégique, il a plusieurs fois travaillé pour le compte d'entreprises financiÚres dont il décrypte aujourd'hui les coulisses et les mécanismes économiques à l'intention du plus grand nombre.

Articles en relation

0 commentaires

Soumettre un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Sommaire