SwissLeaks, Panama Papers, FinCEN files, les affaires de blanchiment se suivent et se ressemblent : grùce à une fuite de documents, des journalistes dévoilent au grand jour que des sommes faramineuses ont transité sans entraves via les plus grandes banques de la planÚte, permettant ainsi aux pires criminels de blanchir le produit de leurs sinistres activités.
RĂ©sultat des courses : les mĂ©dias sâen retrouvent tout Ă©mus en mode « plus jamais ça », les banques nient puis finissent par reconnaĂźtre les faits, les autoritĂ©s publiques promettent dans des discours solennels que de nouvelles mesures liberticides permettront de rĂ©soudre cet intolĂ©rable problĂšme, les banques sont condamnĂ©es Ă payer des amendes qui confinent au symbolique compte tenu des montants en jeu, aucun banquier ne finit derriĂšre les barreaux, et tout ce joli petit monde fait mine de croire que cela ne se reproduira plus⊠avant que la chenille ne redĂ©marre.

FinCEN : kézaco ?
Je ne mâĂ©tendrai pas sur les faits dont vous pourrez retrouver le dĂ©tail cet article complĂ©mentaires sur les FinCEN files et cet article sur le blanchiment des grandes banques.

Il me semble cependant important de relever quelques aspects qui font la particularitĂ© de cette affaire dĂ©voilĂ©e le 20 septembre grĂące Ă lâenquĂȘte du Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ), lâorganisation Ă but non lucratif qui nous a habituĂ©s Ă ce genre de rĂ©vĂ©lations depuis 2013, cette fois-ci aprĂšs que le site d’information BuzzFeed News lui a remis 2 657 documents du FinCEN.
Sommaire de la fiche WikipĂ©dia de lâICIJ

Car cette fois-ci, câest du Financial Crimes Enforcement Network (FinCEN) que les donnĂ©es ont fuitĂ©, câest-Ă -dire du Tracfin amĂ©ricain. Les montants en jeu sont colossaux puisque cette nouvelle enquĂȘte a rĂ©vĂ©lĂ© quâentre 1999 et 2017, plus de 200 000 transactions financiĂšres suspectes ont Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©es dans les banques de 170 pays pour un total de 2000 Mds$ (contre 180 Mds⏠pour les SwissLeaks). Et encore cela nâest-il quâune goutte dâeau dans lâocĂ©an du blanchiment dâargent sale puisque, comme lâindique WikipĂ©dia, « les fichiers reçus reprĂ©sentent moins de 0,02 % des plus de douze millions de SAR que les institutions financiĂšres ont dĂ©posĂ©es auprĂšs du FinCEN pendant cette pĂ©riode. » VoilĂ pour le contexte.
Certes, les histoires de fraude et de blanchiment sont presque toujours les mĂȘmes, mais on baigne cette fois-ci dans le (trĂšs) cocasse et surtout dans le (trĂšs) sordide
LĂ oĂč les choses deviennent croustillantes, câest quâil ressort par ailleurs de cette enquĂȘte, qui aura durĂ© plus dâun an, que les fonctionnaires fĂ©dĂ©raux du TrĂ©sor et les banques incriminĂ©es disposaient de toutes les informations nĂ©cessaires pour siffler la fin de la partie, ni les unes ni les autres nâayant cependant agi en ce sens, les premiers ne traitant quâune infime minoritĂ© des rapports dâactivitĂ©s suspectes Ă©mis par les banques (les fameux « Suspicious Activity Reports » – SAR), et les secondes se montrant â face Ă un certain type de clients â trĂšs peu regardantes au niveau de leur processus de connaissance client (a.k.a. Know your customer – KYC) et nâayant bien souvent aucune vergogne Ă fermer les yeux voire Ă faciliter les pratiques frauduleuses, Ă©tant entendu que certains dirigeants de banques Ă©taient au courant de telles activitĂ©s.
Câest ainsi que la conjugaison de lâimpĂ©ritie de lâEtat et de lâincurie des plus grandes banques du monde aura permis Ă des politiciens corrompus, oligarques, escrocs, trafiquants en tous genres, mafieux et autres terroristes de blanchir des wagons dâargent sale, depuis les barons de la drogue dâAmĂ©rique centrale (HSBC) aux mafias ukrainienne et russe (JPMorgan), la Deutsche Bank ayant quant Ă elle un panel de compĂ©tences assez large puisquâelle a indiffĂ©remment donnĂ© dans le recyclage de lâargent du Hezbollah, des Talibans, des cartels de drogue mexicains, des trafiquants dâarmes du Moyen-Orient, des cybercriminels et des oligarques russes. VoilĂ pour le sordide.
Pour ce qui est du cocasse, il me semble que la Bank of New York Mellon mĂ©rite une mention spĂ©ciale puisque, comme le relĂšve Morgan Phuc sur Le Journal du Coin, celle-ci a permis aux bandits de OneCoin de blanchir 137 millions $ sur les 4 Mds$ quâa permis de gĂ©nĂ©rer leur escroquerie crypto notoirement pyramidale.
Bref, si vous faites partie de la lie de lâhumanitĂ©, voici donc vers quelles banques vous tourner en vue de vous faire aider Ă passer entre les mailles du filet de la lutte contre le blanchiment de capitaux :

Sans surprise, la Deutsche Bank, toujours dans les bons coups, occupe la tĂȘte du podium. Cependant, pour ĂȘtre fair play, cela ne lui permet pas nĂ©cessairement de remporter le titre de la banque la plus laxiste vis-Ă -vis du blanchiment puisque les 2100 SAR ne reprĂ©sentent comme nous lâavons Ă©voquĂ© quâun minuscule Ă©chantillon des dĂ©clarations de soupçons transmises par les banques au FinCEN entre 1999 et 2017.
Comment de telles fraudes sont-elles possibles ?
Pour vous permettre de bien saisir le niveau dâincurie dont il est question du cĂŽtĂ© bancaire, je vous propose un extrait dâune vidĂ©o de France24 Ă hurler de rire, si la situation nâĂ©tait pas aussi dramatique : « En thĂ©orie, les banques sont censĂ©es connaĂźtre lâidentitĂ© physique de leurs clients mais, dans la moitiĂ© des dossiers examinĂ©s, elles ignoraient cet Ă©lĂ©ment crucial, se contentant dâune simple recherche Google pour se renseigner. » Sur le plan du je-mâen-foutisme, on se situe donc au doigt mouillĂ© quelque part entre la DDE et la SNCF â câest dire sâil y a du level. Mais quâest-ce quâon ne ferait pas pour empocher de croustillants frais de transfertâŠ
Du cĂŽtĂ© des accusĂ©s, on explique quâon ne peut pas commenter les faits puisque les 2100 SAR ont Ă©tĂ© illĂ©galement divulguĂ©es, comme nâa dâailleurs pas manquĂ© de le souligner le FinCEN, pour qui lâICIJ a commis un « crime qui peut avoir un impact sur la sĂ©curitĂ© nationale des Ătats-Unis. » Tout au plus promet-on devant le tribunal mĂ©diatique que cette fois-ci, on a compris, et que cela ne se reproduira plus madame le juge, Ă lâinstar de lâagresseur multirĂ©cidiviste qui en est Ă sa 78Ăšme condamnation. Voyez donc :
« Ce ne sont pas des informations nouvelles pour nous ou nos rĂ©gulateurs. [âŠ] Nous avons reconnu les faiblesses passĂ©es de notre environnement de contrĂŽle, nous nous en sommes excusĂ©s et avons acceptĂ© nos amendes respectives. Plus important encore: nous avons appris de nos erreurs, nous nous sommes systĂ©matiquement attaquĂ©s aux problĂšmes et avons modifiĂ© notre pĂ©rimĂštre dâactivitĂ©, nos contrĂŽles et notre personnel. [âŠ] Nous avons investi prĂšs dâun milliard de dollars dans lâamĂ©lioration des contrĂŽles, des formations et des processus opĂ©rationnels, et avons portĂ© notre Ă©quipe de lutte contre la criminalitĂ© financiĂšre Ă plus de 1 500 personnes. [âŠ] Nous sommes une banque diffĂ©rente maintenant », comme lâa indiquĂ© la Deutsche Bank (traduction de Morgan Phuc).
Et lâon se demande bien ce qui pourrait empĂȘcher cette petite musique de continuer. Le management des banques adopte un comportement rationnel : pourquoi en effet se montrer plus regardants si 1. les autoritĂ©s rĂ©glementaires adoptent elles-mĂȘmes une attitude laxiste, diminuant ainsi le risque de se faire pincer 2. lorsque les fonctionnaires en charge de ce genre de dossiers daignent lever le petit doigt, cela se termine par une amende dont le montant est dĂ©risoire au vu des sommes dâargent empochĂ©es, et jamais par une peine de prison ? On comprend ainsi que les dirigeants de banques, au fait de ces pratiques, se disent quâil nây a quâĂ continuer Ă cacher la poussiĂšre sous le tapi quitte Ă ce que lâenseigne ait son banc attitrĂ© dans les tribunaux.
Quand les banques tentent de cacher leurs propres crimes
Et puis pourquoi se satisfaire de fermer les yeux sur les crimes des autres quand on a la possibilitĂ© dâen commettre soit mĂȘme ? Pendant quâon y est, pourquoi ne pas en effet en profiter par exemple pour manipuler certains marchĂ©s financiers, puisquâun deal avec la justice permettra de toute façon de mettre fin Ă dâĂ©ventuelles poursuites judiciaires ?


Autant provisionner quelques milliards au titre du cost of doing business, vis-Ă -vis de cette autre forme de « crime organisĂ© »âŠ
« SacrĂ© titre [de Bloomberg] : « Les Ătats-Unis ont qualifiĂ© le bureau de trading de JPMorgan de « rĂ©seau criminel » »

Dans le monde bancaire, les rĂšgles du jeu sont claires. La seule chose que vous nâayez pas le droit de faire, câest aller Ă lâencontre des objectifs diplomatiques amĂ©ricains dans le cadre de transactions en dollars. Le cas Ă©chĂ©ant, oĂč que vous ayez opĂ©rĂ© dans le monde, la justice amĂ©ricaine considĂ©rera que vous ressortez de sa juridiction du simple fait que vous avez utilisĂ© sa devise officielle, et cela pourra vous coĂ»ter trĂšs cher. Posez la question aux dirigeants de la BNP, qui avaient violĂ© lâembargo amĂ©ricain sur le Soudan, lâIran et Cuba, et qui sâĂ©taient mis Ă plat ventre devant leur juge new yorkais pour finalement le remercier en 2014 de ne les avoirs condamnĂ©s quâĂ payer une (retentissante) amende de 8,9 Mds$…

Selon que vous serez puissant ou misérable
Des banques ayant pignon sur rue peuvent donc se graisser la patte en blanchissant lâargent sale des pires criminels de la planĂšte.
En revanche, si vous, entreprise lambda qui Ă©voluez dans un enfer rĂ©glementaire, social et fiscal, avez le malheur de donner 20 ⏠à des proches pour les remercier de vous avoir aidĂ© Ă distribuer quelques flyers, alors « votre amie » lâURSSAF, qui contrĂŽle chaque annĂ©e 11% des entreprises avec un taux de redressement de 90% pour celles de plus de 25 salariĂ©s, ne se privera pas de vous demander jusquâĂ 21 344 ⏠au titre des cotisations sociales relatives Ă ce travail dissimulĂ©.
Si vous, petit contribuable, oubliez de dĂ©clarer vos comptes Ă lâĂ©tranger sur le formulaire n°3916, alors il vous en coĂ»tera 1 500 ⏠par compte, et 10 000 ⏠lorsque lâobligation dĂ©clarative concerne un concerne un Etat ou territoire qui nâa pas conclu avec la France une convention en vue de lutter contre la fraude (Ă quoi sâajoute une majoration dâimpĂŽt de 40% sur les produits gĂ©nĂ©rĂ©s par ces comptes).
Si vous, petit Ă©pargnant, souhaitez acheter de lâor ou des cryptos en tout anonymat afin de mettre une partie de vos avoirs Ă lâabri des griffes de lâEtat, alors cela vous sera en thĂ©orie impossible du fait dâune rĂ©glementation qui impose dĂ©sormais un KYC qui sâĂ©tend quasiment jusquâau contenu de votre derniĂšre confession. Et je ne parle mĂȘme pas des ribambelles de justifications que vous devrez apporter Ă votre banquier si vous souhaitez retirer de « grosses sommes » en espĂšces â si tant est quâil vous y autorise.
En somme, les FinCEN ont le mĂ©rite de confirmer ce que lâon savait dĂ©jĂ :
- Les pires criminels de la planĂšte nâont pas besoin de bitcoin et des autres cryptomonnaies pour mener Ă bien leurs activitĂ©s puisquâils bĂ©nĂ©ficient de la complicitĂ© de banques ayant pignon sur rue, et du laxisme dâEtats peu regardants ;
- Certains individus ont des passe-droits, tandis que le reste de la population subit un flux législatif et réglementaire qui entrave chaque jour un peu plus sa liberté.






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