FinCEN files : vous aviez oublié que seuls les criminels ont le droit de frauder ?

par | 30 Sep 2020 | Economie | 0 commentaires

Temps de lecture : 8 minutes

SwissLeaks, Panama Papers, FinCEN files, les affaires de blanchiment se suivent et se ressemblent : grĂące Ă  une fuite de documents, des journalistes dĂ©voilent au grand jour que des sommes faramineuses ont transitĂ© sans entraves via les plus grandes banques de la planĂšte, permettant ainsi aux pires criminels de blanchir le produit de leurs sinistres activitĂ©s.

RĂ©sultat des courses : les mĂ©dias s’en retrouvent tout Ă©mus en mode « plus jamais ça Â», les banques nient puis finissent par reconnaĂźtre les faits, les autoritĂ©s publiques promettent dans des discours solennels que de nouvelles mesures liberticides permettront de rĂ©soudre cet intolĂ©rable problĂšme, les banques sont condamnĂ©es Ă  payer des amendes qui confinent au symbolique compte tenu des montants en jeu, aucun banquier ne finit derriĂšre les barreaux, et tout ce joli petit monde fait mine de croire que cela ne se reproduira plus
 avant que la chenille ne redĂ©marre.

Money laundering

FinCEN : kĂ©zaco ?

Je ne m’étendrai pas sur les faits dont vous pourrez retrouver le dĂ©tail cet article complĂ©mentaires sur les FinCEN files et cet article sur le blanchiment des grandes banques.

Il me semble cependant important de relever quelques aspects qui font la particularitĂ© de cette affaire dĂ©voilĂ©e le 20 septembre grĂące Ă  l’enquĂȘte du Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ), l’organisation Ă  but non lucratif qui nous a habituĂ©s Ă  ce genre de rĂ©vĂ©lations depuis 2013, cette fois-ci aprĂšs que le site d’information BuzzFeed News lui a remis 2 657 documents du FinCEN.

Sommaire de la fiche WikipĂ©dia de l’ICIJ

Car cette fois-ci, c’est du Financial Crimes Enforcement Network (FinCEN) que les donnĂ©es ont fuitĂ©, c’est-Ă -dire du Tracfin amĂ©ricain. Les montants en jeu sont colossaux puisque cette nouvelle enquĂȘte a rĂ©vĂ©lĂ© qu’entre 1999 et 2017, plus de 200 000 transactions financiĂšres suspectes ont Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©es dans les banques de 170 pays pour un total de 2000 Mds$ (contre 180 Mds€ pour les SwissLeaks). Et encore cela n’est-il qu’une goutte d’eau dans l’ocĂ©an du blanchiment d’argent sale puisque, comme l’indique WikipĂ©dia, « les fichiers reçus reprĂ©sentent moins de 0,02 % des plus de douze millions de SAR que les institutions financiĂšres ont dĂ©posĂ©es auprĂšs du FinCEN pendant cette pĂ©riode. Â» VoilĂ  pour le contexte.

Certes, les histoires de fraude et de blanchiment sont presque toujours les mĂȘmes, mais on baigne cette fois-ci dans le (trĂšs) cocasse et surtout dans le (trĂšs) sordide

LĂ  oĂč les choses deviennent croustillantes, c’est qu’il ressort par ailleurs de cette enquĂȘte, qui aura durĂ© plus d’un an, que les fonctionnaires fĂ©dĂ©raux du TrĂ©sor et les banques incriminĂ©es disposaient de toutes les informations nĂ©cessaires pour siffler la fin de la partie, ni les unes ni les autres n’ayant cependant agi en ce sens, les premiers ne traitant qu’une infime minoritĂ© des rapports d’activitĂ©s suspectes Ă©mis par les banques (les fameux « Suspicious Activity Reports Â» – SAR), et les secondes se montrant – face Ă  un certain type de clients – trĂšs peu regardantes au niveau de leur processus de connaissance client (a.k.a. Know your customer – KYC) et n’ayant bien souvent aucune vergogne Ă  fermer les yeux voire Ă  faciliter les pratiques frauduleuses, Ă©tant entendu que certains dirigeants de banques Ă©taient au courant de telles activitĂ©s.

C’est ainsi que la conjugaison de l’impĂ©ritie de l’Etat et de l’incurie des plus grandes banques du monde aura permis Ă  des politiciens corrompus, oligarques, escrocs, trafiquants en tous genres, mafieux et autres terroristes de blanchir des wagons d’argent sale, depuis les barons de la drogue d’AmĂ©rique centrale (HSBC) aux mafias ukrainienne et russe (JPMorgan), la Deutsche Bank ayant quant Ă  elle un panel de compĂ©tences assez large puisqu’elle a indiffĂ©remment donnĂ© dans le recyclage de l’argent du Hezbollah, des Talibans, des cartels de drogue mexicains, des trafiquants d’armes du Moyen-Orient, des cybercriminels et des oligarques russes. VoilĂ  pour le sordide.

Pour ce qui est du cocasse, il me semble que la Bank of New York Mellon mĂ©rite une mention spĂ©ciale puisque, comme le relĂšve Morgan Phuc sur Le Journal du Coin, celle-ci a permis aux bandits de OneCoin de blanchir 137 millions $ sur les 4 Mds$ qu’a permis de gĂ©nĂ©rer leur escroquerie crypto notoirement pyramidale.

Bref, si vous faites partie de la lie de l’humanitĂ©, voici donc vers quelles banques vous tourner en vue de vous faire aider Ă  passer entre les mailles du filet de la lutte contre le blanchiment de capitaux :

Sans surprise, la Deutsche Bank, toujours dans les bons coups, occupe la tĂȘte du podium. Cependant, pour ĂȘtre fair play, cela ne lui permet pas nĂ©cessairement de remporter le titre de la banque la plus laxiste vis-Ă -vis du blanchiment puisque les 2100 SAR ne reprĂ©sentent comme nous l’avons Ă©voquĂ© qu’un minuscule Ă©chantillon des dĂ©clarations de soupçons transmises par les banques au FinCEN entre 1999 et 2017.

Comment de telles fraudes sont-elles possibles ?

Pour vous permettre de bien saisir le niveau d’incurie dont il est question du cĂŽtĂ© bancaire, je vous propose un extrait d’une vidĂ©o de France24 Ă  hurler de rire, si la situation n’était pas aussi dramatique : « En thĂ©orie, les banques sont censĂ©es connaĂźtre l’identitĂ© physique de leurs clients mais, dans la moitiĂ© des dossiers examinĂ©s, elles ignoraient cet Ă©lĂ©ment crucial, se contentant d’une simple recherche Google pour se renseigner. Â» Sur le plan du je-m’en-foutisme, on se situe donc au doigt mouillĂ© quelque part entre la DDE et la SNCF – c’est dire s’il y a du level. Mais qu’est-ce qu’on ne ferait pas pour empocher de croustillants frais de transfert


Du cĂŽtĂ© des accusĂ©s, on explique qu’on ne peut pas commenter les faits puisque les 2100 SAR ont Ă©tĂ© illĂ©galement divulguĂ©es, comme n’a d’ailleurs pas manquĂ© de le souligner le FinCEN, pour qui l’ICIJ a commis un « crime qui peut avoir un impact sur la sĂ©curitĂ© nationale des États-Unis. Â» Tout au plus promet-on devant le tribunal mĂ©diatique que cette fois-ci, on a compris, et que cela ne se reproduira plus madame le juge, Ă  l’instar de l’agresseur multirĂ©cidiviste qui en est Ă  sa 78Ăšme condamnation. Voyez donc :

« Ce ne sont pas des informations nouvelles pour nous ou nos rĂ©gulateurs. [
] Nous avons reconnu les faiblesses passĂ©es de notre environnement de contrĂŽle, nous nous en sommes excusĂ©s et avons acceptĂ© nos amendes respectives. Plus important encore: nous avons appris de nos erreurs, nous nous sommes systĂ©matiquement attaquĂ©s aux problĂšmes et avons modifiĂ© notre pĂ©rimĂštre d’activitĂ©, nos contrĂŽles et notre personnel. [
] Nous avons investi prĂšs d’un milliard de dollars dans l’amĂ©lioration des contrĂŽles, des formations et des processus opĂ©rationnels, et avons portĂ© notre Ă©quipe de lutte contre la criminalitĂ© financiĂšre Ă  plus de 1 500 personnes. [
] Nous sommes une banque diffĂ©rente maintenant », comme l’a indiquĂ© la Deutsche Bank (traduction de Morgan Phuc).

Et l’on se demande bien ce qui pourrait empĂȘcher cette petite musique de continuer. Le management des banques adopte un comportement rationnel : pourquoi en effet se montrer plus regardants si 1. les autoritĂ©s rĂ©glementaires adoptent elles-mĂȘmes une attitude laxiste, diminuant ainsi le risque de se faire pincer 2. lorsque les fonctionnaires en charge de ce genre de dossiers daignent lever le petit doigt, cela se termine par une amende dont le montant est dĂ©risoire au vu des sommes d’argent empochĂ©es, et jamais par une peine de prison ? On comprend ainsi que les dirigeants de banques, au fait de ces pratiques, se disent qu’il n’y a qu’à continuer Ă  cacher la poussiĂšre sous le tapi quitte Ă  ce que l’enseigne ait son banc attitrĂ© dans les tribunaux.

Quand les banques tentent de cacher leurs propres crimes

Et puis pourquoi se satisfaire de fermer les yeux sur les crimes des autres quand on a la possibilitĂ© d’en commettre soit mĂȘme ? Pendant qu’on y est, pourquoi ne pas en effet en profiter par exemple pour manipuler certains marchĂ©s financiers, puisqu’un deal avec la justice permettra de toute façon de mettre fin Ă  d’éventuelles poursuites judiciaires ?

Autant provisionner quelques milliards au titre du cost of doing business, vis-Ă -vis de cette autre forme de « crime organisĂ© Â»â€Š

« SacrĂ© titre [de Bloomberg] : « Les États-Unis ont qualifiĂ© le bureau de trading de JPMorgan de « rĂ©seau criminel Â» Â»

Dans le monde bancaire, les rĂšgles du jeu sont claires. La seule chose que vous n’ayez pas le droit de faire, c’est aller Ă  l’encontre des objectifs diplomatiques amĂ©ricains dans le cadre de transactions en dollars. Le cas Ă©chĂ©ant, oĂč que vous ayez opĂ©rĂ© dans le monde, la justice amĂ©ricaine considĂ©rera que vous ressortez de sa juridiction du simple fait que vous avez utilisĂ© sa devise officielle, et cela pourra vous coĂ»ter trĂšs cher. Posez la question aux dirigeants de la BNP, qui avaient violĂ© l’embargo amĂ©ricain sur le Soudan, l’Iran et Cuba, et qui s’étaient mis Ă  plat ventre devant leur juge new yorkais pour finalement le remercier en 2014 de ne les avoirs condamnĂ©s qu’à payer une (retentissante) amende de 8,9 Mds$…

Selon que vous serez puissant ou misérable

Des banques ayant pignon sur rue peuvent donc se graisser la patte en blanchissant l’argent sale des pires criminels de la planĂšte.

En revanche, si vous, entreprise lambda qui Ă©voluez dans un enfer rĂ©glementaire, social et fiscal, avez le malheur de donner 20 € Ă  des proches pour les remercier de vous avoir aidĂ© Ă  distribuer quelques flyers, alors « votre amie Â» l’URSSAF, qui contrĂŽle chaque annĂ©e 11% des entreprises avec un taux de redressement de 90% pour celles de plus de 25 salariĂ©s, ne se privera pas de vous demander jusqu’à 21 344 € au titre des cotisations sociales relatives Ă  ce travail dissimulĂ©.

Si vous, petit contribuable, oubliez de dĂ©clarer vos comptes Ă  l’étranger sur le formulaire n°3916, alors il vous en coĂ»tera 1 500 € par compte, et 10 000 € lorsque l’obligation dĂ©clarative concerne un concerne un Etat ou territoire qui n’a pas conclu avec la France une convention en vue de lutter contre la fraude (Ă  quoi s’ajoute une majoration d’impĂŽt de 40% sur les produits gĂ©nĂ©rĂ©s par ces comptes).

Si vous, petit Ă©pargnant, souhaitez acheter de l’or ou des cryptos en tout anonymat afin de mettre une partie de vos avoirs Ă  l’abri des griffes de l’Etat, alors cela vous sera en thĂ©orie impossible du fait d’une rĂ©glementation qui impose dĂ©sormais un KYC qui s’étend quasiment jusqu’au contenu de votre derniĂšre confession. Et je ne parle mĂȘme pas des ribambelles de justifications que vous devrez apporter Ă  votre banquier si vous souhaitez retirer de « grosses sommes Â» en espĂšces – si tant est qu’il vous y autorise.

En somme, les FinCEN ont le mĂ©rite de confirmer ce que l’on savait dĂ©jĂ  :

  • Les pires criminels de la planĂšte n’ont pas besoin de bitcoin et des autres cryptomonnaies pour mener Ă  bien leurs activitĂ©s puisqu’ils bĂ©nĂ©ficient de la complicitĂ© de banques ayant pignon sur rue, et du laxisme d’Etats peu regardants ;
  • Certains individus ont des passe-droits, tandis que le reste de la population subit un flux lĂ©gislatif et rĂ©glementaire qui entrave chaque jour un peu plus sa libertĂ©.

Suivez notre chaĂźne Youtube

Perrin, Nicolas
DiplĂŽmĂ© de l’IEP de Strasbourg, du CollĂšge d’Europe et titulaire d’un Master 2 en Gestion de Patrimoine, Nicolas Perrin a dĂ©butĂ© sa carriĂšre en tant que conseiller en gestion de patrimoine. Auteur de l’ouvrage de rĂ©fĂ©rence "Investir sur le MarchĂ© de l’Or : Comprendre pour Agir", il est dĂ©sormais rĂ©dacteur indĂ©pendant. Il s’intĂ©resse au libĂ©ralisme, Ă  l’économie et aux marchĂ©s financiers, en particulier aux mĂ©taux prĂ©cieux et aux crypto-actifs, sans oublier la gestion de patrimoine. Twitter : @Nikookaburra

Articles en relation

0 commentaires

Soumettre un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Sommaire