Quand les crypto-monnaies flirtent avec les actifs tangibles

par | 30 Août 2018 | Monnaie | 0 commentaires

Temps de lecture : 4 minutes

Il est particuliĂšrement Ă©tonnant de voir la multiplication des projets qui lient crypto-monnaies et actifs tangibles ! A premiĂšre vue, il s’agirait d’une sorte d’alliance de la carpe et du lapin entre le virtuel et le rĂ©el

Une histoire d’amour qui devrait mal se terminer non ? Ou Ă  l’inverse, on aurait la solution efficace pour Ă©viter les effets d’une crise de la finance ? En tous les cas les projets se multiplient y compris au niveau de certains Etats.

La premiĂšre crypto-monnaie (qui n’en portait pas le nom) basĂ©e sur l’or date de 1996. Cette histoire digne d’un roman d’espionnage se termine mal. En effet, Douglas Jackson, fondateur de e-gold, service de paiement Ă©lectronique basĂ© sur l’or et l’argent, sera condamnĂ© pour activitĂ© illĂ©gale de banque et blanchiment d’argent. Sa plateforme Ă©tait utilisĂ©e par des rĂ©seaux criminels pour transfĂ©rer des sommes d’un bout Ă  l’autre de la planĂšte sans contrĂŽle. Le service fermera dĂ©finitivement ses portes en 2009.

Doug Jackson, mĂ©decin oncologue en Floride, est un libertarien et un utopiste. Il pense que la suppression de l’Ă©talon or en 1971 est une erreur. Il s’inspire des travaux d’une Ă©conomiste anglaise Vera C. Smith qui en 1936 rĂ©dige une thĂšse : The Rationale of Central Banking and the Free Banking Alternative.

Le rĂȘve d’une monnaie  basĂ©e sur l’or sans contrĂŽle central

Il considĂšre donc qu’il est nĂ©cessaire de crĂ©er une monnaie basĂ©e sur l’or, sans contrĂŽle d’un systĂšme central. En 1996, Internet lui permet de rĂ©aliser son rĂȘve
Qui se transformera en cauchemar quand tous les escrocs et malfaiteurs de la planĂšte utiliseront sa plateforme pour blanchir le fruit de leurs forfaits. Jackson plaidera la naĂŻvetĂ©. Il n’aurait pas imaginĂ© une seconde que des individus pourraient pervertir ainsi sa belle idĂ©e.

Le ou les crĂ©ateurs du Bitcoin ont exactement la mĂȘme philosophie et la mĂȘme « naĂŻveté » quand ils lancent la premiĂšre crypto-monnaie. Le principe : on dĂ©centralise le contrĂŽle de la crĂ©ation et de l’usage de cette monnaie et on anonymise les utilisateurs. L’esprit est donc clairement d’Ă©viter toute possibilitĂ© de contrĂŽle de la part de quiconque (autoritĂ©s, vendeur, acheteur). Principe poussĂ© loin puisqu’aujourd’hui encore (2018) on ne connait pas l’identitĂ© rĂ©elle du concepteur de Bitcoin. Evidemment, les premiers Ă  utiliser cette boĂźte noire financiĂšre, c’est l’Ă©conomie souterraine. (Ă  lire, le dĂ©bat sur le Bitcoin  )

Mais le deuxiĂšme effet inattendu pour le Bitcoin et les crypto-monnaies en gĂ©nĂ©ral, c’est l’appropriation par les spĂ©culateurs donc par le pire de la finance. Un outil créé pour Ă©viter un systĂšme est au final dĂ©tournĂ© par ledit systĂšme lui-mĂȘme ! Si vous vous intĂ©ressez aux ICO, ces prĂ©-ventes de crypto-monnaies pour dĂ©velopper un service, vous avez sans doute vu que l’intĂ©rĂȘt des investisseurs se limite uniquement Ă  la possibilitĂ© que le prix (cours) du « token » créé (unitĂ© numĂ©rique)  flambe dĂšs son lancement. Ces spĂ©culateurs n’ont strictement rien Ă  faire de l’usage, de l’esprit du projet. DeuxiĂšme perversion ! Seuls les projets « à fort potentiel spĂ©culatif » sont soutenus !

Crypto-monnaie et actifs tangibles : retours aux fondamentaux

Depuis quelques semaines, les annonces sur les crypto-monnaies liĂ©es aux actifs tangibles se multiplient. Et, ĂŽ surprise, le discours qui accompagne ses crĂ©ations reprend l’esprit des crĂ©ateurs de la Blockchain en gĂ©nĂ©ral et du Bitcoin en particulier, c’est une offre voire une arme pour contourner le systĂšme.

Plusieurs pays ont fait des annonces :

  • La Turquie, en pleine attaque sur sa monnaie a en premier lieu demandĂ© a ses citoyens d’utiliser leur or pour soutenir l’Ă©conomie. Puis, le responsable de la Banque Centrale Turque a annoncĂ© qu’il  estimait que « les crypto-monnaies peuvent contribuer Ă  amĂ©liorer la stabilitĂ© financiĂšre du pays ». Un groupe de travail a Ă©tĂ© dĂ©signĂ© pour imaginer rapidement la Crypto Livre Turque.
  • L’Iran a choisi, pour limiter les effets des sanctions amĂ©ricaines, de crĂ©er sa propre monnaie numĂ©rique. En effet, les iraniens se sont tournĂ©s vers le Bitcoin et l’Or depuis que Trump a dĂ©cidĂ© de retirer les Etats-Unis de l’accord sur le nuclĂ©aire et de menacer toutes les entreprises  qui continueraient Ă  commercer avec ce pays. Cette crypto-monnaie contrĂŽlĂ©e par la Banque Centrale Iranienne aurait dans un premier temps un rĂŽle de monnaie complĂ©mentaire pour les Ă©changes Ă©conomiques du pays. Un peu sur le modĂšle du WIR en Suisse qui s’Ă©change entre entreprises de la ConfĂ©dĂ©ration HelvĂ©tique.
  •  Le Venezuela, lĂ  aussi, en crise, vient de crĂ©er le PETRO, une crypto-monnaie garantie par le pĂ©trole du pays dont les rĂ©serves sont parmi les plus importantes au monde. Pour pousser Ă  l’utilisation de cette monnaie, des offres promotionnelles sont proposĂ©es. Ainsi l’Inde a eu une proposition de rĂ©duction de sa commande de 30% si elle Ă©tait payĂ©e en PETRO.

On retrouve dans ces initiatives les principes de l’Ă©conomiste F. Hayek dĂ©veloppĂ©s dans son ouvrage The Denationalization of Money paru en 1976 (et publiĂ© en français en 2015 avec une traduction du titre discutable Pour une vraie concurrence des monnaies ). « La mauvaise monnaie chasse la bonne » nous explique le prix Nobel d’Economie. Selon lui, cela rĂ©pond aux principes de la Loi de Gresham qui assurent que  les agents Ă©conomiques prĂ©fĂšrent conserver la bonne monnaie et se dĂ©faire de la mauvaise au plus vite ! Il faut lĂ  comprendre que les consommateurs vont thĂ©sauriser la bonne monnaie (la conserver) et dĂ©penser l’autre.

Or les thĂ©ories de Hayek auraient nourri les rĂ©flexions du ou des fondateurs du Bitcoin. Ils n’avaient visiblement pas prĂ©vus que les dĂ©tenteurs de bitcoins les conserveraient dans l’espoir que leur prix augmente plutĂŽt que de les utiliser comme monnaie d’Ă©change.

Si l’on observe que certains Etats  ont dĂ©cidĂ© depuis plusieurs mois de renforcer leurs rĂ©serves en or -la Russie, la Chine notamment- doit-on en dĂ©duire que ces gouvernants reprennent eux-aussi les thĂšses de Hayek et prĂ©voient donc que les « monnaies d’Ă©change actuelles » sont les mauvaises et qu’ils utilisent en « assurance vie » celles qui ont fait leur preuve comme l’or ?

Est-ce aussi pour cela que de nombreux projets de crypto-monnaies adossĂ©s sur l’or  apparaissent. Pour reprendre l’Ɠuvre inachevĂ©e de Douglas Jackson de crĂ©ation d’une monnaie hors systĂšme bancaire, basĂ©e sur l’or ?

J’attends vos rĂ©flexions sur ces thĂ©matiques.

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Faure, Jean-François
Jean-François Faure. PrĂ©sident d’AuCOFFRE.com. Voir la biographie.

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