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Depuis quelques années, la doctrine militaire est en train d’évoluer. Les risques d’un retour d’une guerre avec un engagement massif de troupes existent. La probabilité d’un théâtre d’opération à nos frontières, en tous les cas sur le territoire européen, augmente. Si vis pacem, para bellum, « Si tu veux la paix, prépare la guerre ». C’est pourquoi les armées, dont l’armée française se préparent activement à un conflit de Haute Intensité.

Décryptage stratégique avec le Général (r) Vincent Desportes, ancien directeur de l’Ecole de Guerre, professeur des Universités associé à Sc. Po Paris, enseignant en stratégie à HEC notamment.

De la guerre froide à la prochaine guerre de haute intensité

Loretlargent.info : Mon Général, on voit partout que les armées se préparent à la Haute Intensité. En France, c’est l’exercice Orion qui prévoit, en 2023, de déployer jusqu’à 10 000 hommes sur le terrain. En Grande-Bretagne et en Grèce, l’armée de l’air s’entraîne à déployer des appareils en nombre, etc. On a vraiment l’impression d’un changement radical de doctrine militaire par rapport aux 30 dernières années ?

Général Vincent Desportes : La Guerre Froide, était une guerre d’arsenaux. On maintenait la paix par un équilibre des forces. A la chute du Mur de Berlin en 1989, c’est la fin de l’histoire selon Fukuyama. C’est l’époque où Laurent Fabius déclare qu’il faut engranger les dividendes de la paix, les forces armées semblent inutiles : les budgets militaires, donc les effectifs et les équipements, vont décroitre régulièrement pendant vingt-cinq ans. On pense qu’il n’y aura plus de grandes guerres mais de petites opérations, à l’extérieur du territoire national. Se rajoute l’utopie de certains dirigeants (Bush par exemple) estimant que de courtes interventions extérieures « au sein des populations » permettront de répandre l’idéal démocratique et libéral : ce seront l’Afghanistan, l’Irak, la Libye, par exemple. Mais ces guerres-là sont ingagnables, nous le savons désormais. En France, à partir de 2015, on se focalise sur la lutte contre le terrorisme et les coupes budgétaires s’arrêtent enfin.

LOA.info :  En raison des attentats avec de très nombreuses victimes sur notre territoire : Charlie Hebdo, Bataclan, Stade de France, Nice…

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V.D : Effectivement, c’est le déclencheur de la guerre contre le terrorisme, à l’extérieur. Avec un renforcement du renseignement, l’utilisation des drones américains, des forces spéciales. Mais vous ne pouvez pas contrôler un territoire comme le Sahel, grand comme l’Europe, avec 5000 hommes. (Ndlr. Effectifs de la force Barkhane en 2020), donc vous faites des opérations ciblées, spécifiques sur certains objectifs précis (cadres, chefs militaires, logistique). Cette guerre-là s’achève.

Face à une menace nouvelle, se préparer à une nouvelle forme de guerre

LOA .info : C’est la raison du retrait des troupes américaines d’Afghanistan, de l’armée française du Mali ?

V.D. Surtout, la menace est en train d’évoluer. La menace terroriste est globalement éradiquée. Le rôle des stratèges militaires (seuls professionnels de la guerre, il faut le rappeler), c’est de prévoir à 10 ou 20 ans. Comment le monde va-t-il évoluer, quels seront les prochains conflits ? Et très clairement, nous avons de nombreux indices qui nous montrent que le prochain conflit sera de haute intensité, probablement massif et bref.

LOA.info : c’est-à-dire ?

Territoires revendiqués par la Chine dans le sud de la mer de Chine.

V.D. Première menace, la volonté du Président Xi : la Chine veut établir son statut de numéro 1 sur la scène mondiale en 2049 (ndlr. Année du centenaire de la République Populaire de Chine) et elle s’en donne les moyens. Evidemment, les Etats-Unis, l’actuelle première puissance ne l’entend pas ainsi. Le risque est celui dit du « piège de Thucydide » (Théorie développée par Graham Allison dans son ouvrage : Destined for War. 2017) : il y a de fortes chances qu’une puissance perdant son leadership face à une autre entre en guerre contre cette dernière. Or, la Chine montre depuis dix ans qu’elle développe et massifie considérablement ses moyens militaires, avec des budgets quasi équivalents, en termes réels, à ceux des Etats-Unis. C’est sans doute pour cela que ceux-ci se sont désengagés de l’Afghanistan pour rassembler et restructurer leurs moyens dans l’optique d’un conflit de haute intensité avec la Chine.

En savoir plus :

Investir massivement pour préparer les armées à la Haute Intensité

Loretlargent.info. D’accord pour une guerre pour le leadership mondial, mais existe-t-il d’autres menaces, plus proches de nous ?

Général Vincent Desportes On voit aussi se multiplier ce que j’appelle les appétits d’Empires. A nos portes d’ailleurs : la Russie et la Turquie en premier lieu, mais aussi l’Iran. On a vu l’été dernier avec la guerre interétatique au Haut-Karabagh des bombardements massifs, l’usage de l’artillerie, de nombreuses troupes engagées de part et d’autre et de nombreuses victimes en deux mois seulement. Pour reprendre la citation d’Einstein, je ne sais pas comment se déroulera la 3ème guerre mondiale mais on ne sera pas nombreux à voir la 4ème.

LOA.info. Mon Général, on a quand même toujours un peu l’impression qu’avec les militaires, il y a de la surenchère dans la menace pour obtenir plus de moyens.

V.D. Vous savez, en 1910 et en 1933, les élus n’ont pas cru les professionnels de la guerre qui les alertaient sur la menace. On a vu comment cela s’est terminé. Croire qu’on peut éviter la guerre en ne la préparant pas est une mortifère illusion. Les militaires, je le répète, sont les seuls professionnels de la guerre. Notre métier, c’est d’anticiper sur ce qui se passera dans les décennies à venir. La modification de doctrine actuelle vers des conflits à haute intensité va entraîner de profondes modifications pour nos forces. On ne déploie pas des divisions entières à des centaines de kilomètres comme on expédie une force d’intervention légère à l’extérieur de nos frontières. Cela passe par une massification et une modernisation des forces (lourdes en particulier), l’adaptation de la chaîne logistique et de ses moyens, ne serait-ce que pour retrouver notre autonomie et être en mesure de transporter nos forces sur le territoire national. Disposer de plusieurs centaines de chars ou de dizaines de frégates, cela ne se fait pas en quelques mois. Une dizaine d’années au moins seront nécessaires pour préparer les armées à ce type de conflit. Et enfin il faut se préparer à nouveau à la guerre chez nous car toute guerre de haute intensité conduite à l’extérieur impacterait immédiatement aussi nos territoires.

LOA. info La France peut y arriver ?

V.D. Par rapport à cette montée des menaces vitales, avec le besoin de disposer de nombreux personnels et matériels, la France n’a plus la taille critique pour supporter un tel investissement. Notre armée est devenue « échantillonnaire ». Pas d’autre solution que l’Europe, et son armée, ou la subordination – dangereuse – aux Etats-Unis : nous risquerions alors de nous retrouver engagés par ces derniers dans « leur guerre face à la Chine » ou d’être déstabilisés par la Russie ou la Turquie sur nos territoires.

A lire :

Deux ouvrages du Général Vincent Desportes

  • La dernière bataille de France – Gallimard (2015) (Grand Prix 2016 de l’Académie

française)

  • Entrer en stratégie – Laffont (2019)

En savoir plus :

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Je suis entrepreneur sur le web depuis 1999. Diplômé de l'école de journalisme de Bordeaux, j'ai tout d'abord été journaliste-reporter radio pendant 10 ans. J'anime plusieurs médias sociaux et blogs sur les entreprises, la tech, la finance, le marketing digital.

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