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Depuis le 24 février 2022, le monde semble vivre au rythme des lubies du maître du Kremlin. La dernière en date, exiger qu’on lui achète désormais son gaz en roubles, semble être devenue la cause ultime de tous nos maux à venir. Un petit état des lieux objectif s’impose donc afin de nuancer quelque peu l’hystérie médiatique actuelle.

Rupture d’approvisionnement, explosion des prix qui ont pourtant déjà atteint des records, pénurie de centaines de produits industriels, sans compter le risque de ne pas pouvoir se chauffer correctement l’hiver prochain, l’impact de la crise du gaz russe ne cesse de s’aggraver au gré des menaces qui pèsent sur les Français. Et la cause en serait plus ou moins directement la nouvelle provocation de Vladimir Poutine qui exige désormais qu’on lui achète son gaz naturel en roubles, incitant les pays européens, dont la France, à envisager sérieusement de se passer du combustible russe.

Mais derrière les titres anxiogènes des médias, la réalité se révèle un peu plus nuancée. Et si on ne peut nier un risque certain de perturbations de notre appareil industriel, les conséquences sur les Français, et en particulier sur leur pouvoir d’achat ou leur confort, seront plutôt limitées.

Avant toute chose, il est intéressant de comprendre ce qui a motivé réellement la décision du président russe au sujet des conditions d’achat de son gaz naturel par les États qu’il dit « inamicaux ».

Pourquoi Poutine veut-il désormais vendre son gaz en roubles ?

Certes, il y a d’abord la volonté de répondre aux nombreuses sanctions économiques dont son pays a été frappé à la suite de l’invasion en Ukraine. Dès le lancement des hostilités, la communauté internationale s’est élevée contre la décision de Vladimir Poutine en bloquant une bonne partie de sa machine économique et financière. Conséquence directe, la valeur du rouble a quasiment été divisée par deux en quelques jours, passant de 0.011 euro à 0.0061 euro. Du point de vue du président russe, exiger qu’on le paie désormais en roubles est une manière comme une autre d’accentuer la demande dans sa monnaie nationale et donc d’en renchérir la valeur (le fameux jeu de l’offre et de la demande). Toutefois, cette motivation n’est peut-être pas la plus importante, car le cours du rouble a déjà retrouvé son niveau d’avant-guerre, alors même que les nouvelles conditions commerciales exigées par le Kremlin n’ont toujours pas été appliquées. Et ne le seront peut-être jamais.

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L’autre raison invoquée était de montrer aux Occidentaux que le président Poutine restait maître du jeu et que c’était lui qui avait les meilleures cartes en main. En effet, la dépendance des Européens à l’égard du gaz russe ne leur laissait que peu d’alternatives face aux décisions de celui qui se rêve comme le nouveau tsar de toutes les Russies. Sauf que, là encore, les Européens ont de la ressource et qu’ils disposent encore d’une certaine marge de manœuvre, en particulier sur le plan légal, pour ne pas répondre positivement aux exigences russes. Ce qui, finalement, crée beaucoup plus de problèmes du côté russe au moment où une guerre mal préparée est en train de vider les caisses de l’État et que l’argent du gaz serait le bienvenu pour tenir la distance. De la à se dire que Poutine s’est lui-même tiré une balle dans le pied, il n’y a pas loin.

Enfin, de nombreux observateurs pensent que les nouvelles contraintes commerciales imposées aux Occidentaux ne sont qu’une façade pour masquer les véritables intentions de Vladimir Poutine. Et que ses véritables cibles ne sont autres que les oligarques russes qui semblent prendre de plus en plus de distance avec le pouvoir en place. Ainsi, alors qu’un décret oblige normalement les hommes d’affaires russes à échanger automatiquement leurs devises étrangères en roubles, la plupart d’entre eux préfèrent au contraire conserver leurs dollars et leurs euros plutôt que de les échanger contre une devise dont la valeur est quasi nulle sur le plan international. C’est le cas par exemple des responsables de Gazprom, la société qui dispose du monopole de la distribution internationale de gaz naturel et dont les responsables vont se voir désormais privés de devises européennes et américaines, au profit de la banque centrale russe qui va recevoir directement le produit de la vente de combustibles en roubles.

Le gaz russe continuera d’être acheté en dollars et en euros

Car le mécanisme qui semble désormais acté, à la fois par les Occidentaux mais aussi par le chef du Kremlin, est légèrement différent de celui dont il était question au départ. Terminée, l’exigence de payer directement en roubles, la nouvelle solution envisagée permettra finalement de satisfaire toutes les parties. En effet, les acheteurs européens vont pouvoir continuer à payer leur gaz en euros ou en dollars, mais non plus directement à Gazprom. Ils passeront d’abord par Gazprombank, la filiale bancaire du géant gazier russe qui n’est pas concernée par les sanctions occidentales (au contraire d’un grand nombre d’autres institutions financières) qui convertira les devises étrangères en roubles avant de transmettre la commande à Gazprom qui fournira donc son gaz comme avant.

Par ce biais, Vladimir Poutine garde la face non seulement à l’égard des Occidentaux, puisqu’il parvient à imposer de nouvelles conditions commerciales, mais également à l’égard des milliardaires russes à qui il montre qu’il est encore le patron de la maison Russie. Mieux encore, outre le renchérissement de la monnaie nationale, il réussit le tour de force de continuer à enrichir l’État par le biais des frais de conversion de l’euro vers le rouble qui restent à la charge des acheteurs Occidentaux. Une façon comme une autre de contourner les sanctions prises contre son pays.

Mais c’est sans doute la preuve aussi que la décision de Vladimir Poutine est beaucoup moins une mesure de rétorsion vis-à-vis des entreprises européennes qu’une stratégie de soutien du rouble avant tout.

Le spectre de la pénurie de gaz en France

C’est vrai que le président russe a menacé de fermer le robinet de gaz si ses nouvelles conditions n’étaient pas acceptées. Mais, jusqu’à preuve du contraire, les fantômes n’existent pas, et le spectre de la pénurie de gaz russe ne fait pas exception à la règle. D’abord, il faut garder à l’esprit que l’État russe serait très gravement pénalisé par un arrêt des ventes de gaz à l’export. Mais même en admettant que Vladimir Poutine mette sa menace à exécution, les conséquences seraient finalement relativement limitées pour la France.

D’abord, seule l’industrie serait concernée par une éventuelle baisse d’approvisionnement en gaz, puisque Gazprom ne propose pas d’offre pour les particuliers, en tout cas en France. Toutefois, les secteurs utilisant le gaz sont nombreux. On pense bien sûr à la sidérurgie et à ses implications dans des domaines très variés comme l’automobile ou le bâtiment, mais c’est surtout l’agroalimentaire qui inquiète le plus, avec notamment les fabricants de semoule ou de pâtes qui consomment beaucoup de gaz, ou encore les entreprises sucrières qui dépend fortement du gaz pour sécher d’énormes quantités de betteraves à sucre. La chimie et l’industrie papetière sont également des secteurs très gourmands en gaz, et ce sont même les plus gros consommateurs toutes activités confondues.

On pourrait alors craindre un arrêt d’une grande partie de l’appareil industriel français. Sauf que le gaz russe ne représente en réalité que 17% de tout le gaz consommé en France, le reste nous étant essentiellement fourni par la Norvège (pour presque la moitié), l’Algérie, le Nigéria, les Pays-Bas, les États-Unis, le Qatar ainsi que différents autres pays européens. Au final, l’approvisionnement de la France est basé sur un principe simple de diversification, justement pour éviter les risques de trop forte dépendance énergétique à un seul pays producteur (à la différence de l’Allemagne par exemple). D’ailleurs, ce n’est pas très éloigné du principe de précaution que l’on recommande aux investisseurs à l’égard de leur épargne.

Cette diversification, alliée à la possibilité de puiser dans des réserves de gaz de plusieurs millions de mètres cubes répartis sur une quinzaine de sites de stockage un peu partout sur le territoire, permet d’assurer une certaine continuité dans l’approvisionnement des Français en dépit de fluctuations plus ou moins durables dans les quantités fournies. Du reste, un certain nombre d’entreprises ont depuis longtemps développé des solutions de poursuite d’activité utilisant des énergies alternatives chaque fois que cela était possible (biogaz par exemple).

Par conséquent, même si l’arrêt du gaz russe n’est pas souhaitable, une telle éventualité n’aurait finalement que peu de répercussions sur notre production intérieure.

Quelles conséquences pour les Français au final ?

En définitive, le bras de fer entre Vladimir Poutine et les pays européens autour du gaz naturel pourra avoir des effets indirects sur les Français, mais pas d’une ampleur comparable à ce que l’inflation qui enfle depuis l’automne dernier menace déjà de nous faire subir.

En imaginant le scénario du pire, c’est-à-dire un arrêt des livraisons de gaz russe, le ralentissement de la production qui en découlera fera bien évidemment grimper les prix. Mais on sait d’ores et déjà que l’inflation s’inscrit dans une tendance qu’on n’avait plus vue depuis 40 ans. Et dont les premiers signes se sont manifestés bien avant les menaces du chef du Kremlin, dès 2021. De la même façon, la solution retenue de conversion euro/rouble par l’intermédiaire de Gazprombank, qui fera forcément grimper les prix d’achat, n’aura finalement qu’un impact limité compte tenu de la place minoritaire du combustible russe dans la facture globale de gaz pour la France.

Avant même les menaces de Vladimir Poutine, près de 80% des produits de consommation étaient déjà menacés par une hausse des prix sans précédent. Matières premières, denrées alimentaires, énergie, autant de secteurs dont les défaillances et les brutales variations de cours ont mis à mal la quasi totalité de la production en France et à l’étranger. La faute à la pandémie qui semble avoir suspendu la rotation de la Terre pendant 18 mois, mais aussi au grand nombre de problèmes structurels que cette crise sanitaire a révélés et que le sursaut d’activité post-covid n’a fait qu’exacerber.

En réalité, la crise du gaz russe n’est qu’un élément tardif et relativement accessoire de la mécanique inflationniste qui s’est installée depuis plusieurs mois déjà. Son influence est probablement moins importante sur le quotidien des Français qu’elle ne l’est sur les marchés financiers, lesquels semblent particulièrement sensibles à l’actualité russo-ukrainienne.

En effet, cette relative fébrilité du CAC40 et des principaux indices de volatité ou liés au secteur manufacturier reflètent en effet l’incertitude des investisseurs face à une situation qui peut changer au jour le jour. Cette incertitude crée les conditions favorable à une crise financière contre laquelle les banquiers centraux essaient de lutter, avec la difficulté supplémentaire d’être en période de forte inflation. Quelle que soit leur décision, il y a de grande chance qu’elle influe en bout de chaîne sur les taux d’intérêt, donc la capacité d’épargne mais aussi de crédit, et donc sur la consommation et la croissance.

La principale conséquence concrète de la crise du gaz russe pour les Français réside alors très certainement dans les réponses apportées à cette incertitude des marchés. Une réponse qui risque d’accroître les effets négatifs de l’inflation actuelle, et contre lesquels l’épargnant va devoir envisager de protéger une partie plus importante de son patrimoine contre les turbulences financières à venir. Comme à chaque épisode du même genre, les valeurs refuges et en particulier les métaux précieux sauront jouer leur rôle de préservation du pouvoir d’achat. Pas forcément le pouvoir d’achat actuel, mais plutôt celui à venir, celui d’après-crise, quand sera venu le temps de faire les comptes et qu’on pourra se féliciter d’avoir extrait une partie de son patrimoine de la tornade inflationniste.

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Entrepreneur depuis vingt ans dans le domaine de la communication et l'information stratégique, il a été amené à travailler plusieurs fois en partenariat avec des banques et des assurances, dont la principale matière d'œuvre était constituée de l'argent des épargnants. Peu complaisant à l'égard de leurs pratiques dont il a entrevu les coulisses, il délivre aujourd'hui régulièrement son analyse sans concession (et souvent piquante) non seulement sur les agissements des professionnels de la finance, mais aussi de tous ceux qui, de près ou de loin, se font les auteurs ou les complices des manipulations qui spolient chaque jour un peu plus les honnêtes citoyens.

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