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Quand la Chine part à la conquête de l’or en Afrique

Vendredi, août 10th, 2012

La China National Gold Group Corporation, une société appartenant à l’état et qui controle les dépôts d’or les plus importants de la nation, souhaite investir dans des projets en Afrique . En effet, cette société s’attend à ce que le marché des lingots explose durant ces trois prochaines années.

L’or a atteint le record de 1577.57 $ l’once le mois dernier, faisait ainsi de 2012 une des années les plus riches en négoce d’or depuis 2006.

Citic Group, la société d’investissement la plus importante appartenant à la Chine, suivi de d’autres partenaires ont convenu le mois dernier d’acheter la Gold One International pour environ 469 millions de dollars afin de détenir des actifs en Afrique du Sud.

Selon les médias, la valeur des transactions d’or atteint pour ce premier semestre  est de 16.8 milliards de dollars, soit plus que les totaux annuels de 2009 et 2008.

La China Mining United disposée à investir  près de 2 milliards de dollars de fonds propres dans les transactions minières en Afrique

En effet, la Fondation China Mining United envisage de créer un fonds d’actions avec d’autres sociétés afin d’obtenir des parts dans des sociétés d’or, de minerai de fer et des métaux en Afrique. Ce projet s’étend à d’autres parties du monde et engagerait un investissement d’un montant potentiel de 2 milliards de capitaux.

Le Dr Alistair Ruiters, PDG de la société Ruukki South Africa et l’ancien ministre du Commerce et de l’Industrie ont déclaré lors du Congrès sur l’Industrie minière en Afrique de 2012 à Johannesburg que la Fondation China Mining United faisait partie d’un nouveau projet entre le continent africain et la Chine portant sur la création de la valeur en Afrique.

Il est même annoncé que la CMUF (Fondation China Mining United) aurait pour objectif d’étendre ses projets d’investissement en Australie, en Asie et en Europe.

La CMUF disposait déjà d’un premier fonds d’investissement qui avait démarré avec un milliard de dollars et clôturait à deux milliards de dollars. Un deuxième fonds voit le jour – celui-ci devrait suivre les mêmes pas que le premier fonds.

Ces fonds seront representés en Afrique du Sud par le groupe privé Kermas qui contrôle déjà Ruukki dans le pays.

La CMUF créée en 2009 est l’un des premiers fonds de capitaux privés à avoir obtenu l’approbation du ministère du développement et de la réforme en Chine. Elle peut injecter des fonds dans la monnaie chinoise dans les investissements miniers à l’étranger.

Histoire du commerce : du troc aux pièces d’or (partie 3)

Vendredi, avril 16th, 2010

Si elles font le bonheur des collectionneurs et des numismates, les pièces d’or à travers les âges et les civilisations sont le témoignage d’une économie, souvent florissante.

Les premières pièces d’or antiques

Pendant la période de l’Empire romain, les émissions de pièces d’or étaient irrégulières et souvent liées aux objets et butins d’or dérobés aux ennemis. Jules César instaura alors une pièce d’or unique, l’aureus, composé d’or pur, pensant 8,16 grammes et valant 25 deniers, la monnaie standard de l’Empire.

Au début du 4ème siècle, l’empereur Constantin remplaça l’Aureus par le Solidus, devenant la nouvelle monnaie standard de l’Empire, et pesant 4,5 grammes. L’Histoire veut que le Solidus soit à l’origine du mot sou. Il connut un franc succès puisque son usage fut conservé dans l’empire Byzantin, sous le nom de nomisma et jusqu’au XIème siècle.

Aureus Hadrien - 128

Les pièces d’or médiévales, des pièces d’or royales !

Au Moyen-âge, très peu de pièces d’or sont émises, les seules pièces sont souvent d’origine royales. A partir du 13e siècle et le couronnement de Philippe Auguste, le roi reprend le contrôle de la fabrication de pièces, et c’est Louis IX, dit Saint Louis, qui fera frapper le premier écu d’or, qui sera la monnaie d’or standard en France.

C’est au 14e siècle que l’on voit pour la première fois apparaitre le franc, à l’époque représenté par une pièce d’or de 3,88 grammes émise en 1361 pour financer la rançon du roi Jean II Le Bon, alors prisonnier des Anglais.

Il est Louis d’Or, Monseignor !

Sous la Renaissance, les pièces deviennent de plus en plus travaillées et soignées. En effet, l’arrivée de grandes quantités d’or et d’argent des Amériques permet de fabriquer des pièces plus nettes, rondes et aux contours précis. C’est à partir de 1640 que le Louis d’or remplace le Franc d’or.

L’hégémonie du Napoléon

Au 19e siècle, le Louis d’or est remplacé par la pièce de 20 Francs, appelé « Napoléon ». Elle fut frappée jusqu’en 1914. L’utilisation de l’or pour des monnaies en circulation fut ensuite abandonnée, et l’or fur remplacé par des métaux modernes comme le nickel ou l’aluminium.

Compte tenu de la prime actuelle du Napoléon, il s’agit de la pièce la plus intéressante pour du placement or, surtout les Napoléons 10 Francs s’ils sont achetés au bon moment et avec la bonne qualité.

Sources : Le Forex, Introduction au marché des devises, Benoît Fernandez-Riou

Collectiondepieces.fr

Lire la 1ère partie

Lire la 2ème partie

A lire aussi :

La Marianne Coq 20F, la pièces d’or Napoléon emblématique

Acheter 170 pièces d’or type Napoléon ou bien un lingot ?

Histoire du commerce : du troc aux pièces d’or (partie 2)

Jeudi, avril 15th, 2010

Le troc, le sel, les métaux précieux, l’or, le cuivre l’argent… Il ne fallait qu’un pas à l’humanité pour frapper sa première monnaie. Des premières drachmes en or aux Napoléons or, nous retraçons l’histoire de la monnaie, à travers celle de la pièce d’or.

Les pièces sont rondes, savez-vous pourquoi ?
Les métaux précieux possèdent de nombreux avantages. Ils sont solides, mais également très malléables une fois fondus : on peut ainsi les mouler et leur donner la forme et le poids désirés. Et lorsque le métal en fusion coule dans le moule en terre, une forme naturelle se dessine : c’est la forme ronde. Les premières pièces d’or n’ont pas échappé à cette règle : bien qu’un peu grossières et aux contours peu soignés, elles ont adopté dès leur apparition cette forme ronde.

L’apparition des premières pièces
Les pièces de monnaies furent inventées par les Lydiens au VIème siècle avant JC, et étaient faites d’électrum, un alliage d’or et d’argent. Très vite, on s’aperçut que les pièces permettaient des échanges commerciaux plus simples et rapides. Elles se répandirent dans tout le monde méditerranéen, d’abord en Grèce, puis en Macédoine, dans toute l’Europe et l’Asie. En France, c’est à Marseille que les premières pièces métalliques ont été frappées et utilisées.

La valeur des pièces de monnaie
Au début de l’utilisation des pièces, leur valeur correspondait au type de métal utilisé mais aussi à leur poids, et le nom de chaque pièce était emprunté à l’unité de mesure qu’elle représentait. Ainsi, la Drachme grecque correspondait à environ 6,25 grammes de métal (or, cuivre, argent…). Les représentations d’animaux, de plantes, d’empereurs ou de divinités n’étaient utilisées qu’à des fins artistiques et esthétiques.

Dans une 3e partie, nous découvrirons la fulgurante ascension de la pièce d’or, de l’Aureus au Napoléon.

Source : Le Forex, Introduction au marché des devises, Benoît Fernandez-Riou

Lire la 1ère partie

A lire aussi : Les ancêtres de nos pièces d’or – Histoire de l’or

Créséide, pièce d or de Lydie (VIème siècle avant JC) - Avers - Source Sacra-Moneta.com

Histoire du commerce : du troc aux pièces d’or (partie 1)

Mardi, avril 13th, 2010

Sicle d'argent

Le commerce a marqué le début de nos civilisations. De l’échange de coups de massues pour obtenir un bien à l’échange de biens, l’homme a accompli un incroyable progrès qui va l’amener à commercer et bien tard, au marché des devises. Comment l’Homme est-il passé du troc à la monnaie, en passant par l’étalon or ?

Le troc

Avec le troc, on passe d’un gagnant + un perdant à deux gagnants. Quelle (r)évolution ! On échange une marchandise contre une autre ou un service contre un rendu. Nous n’en sommes pas encore aux pièces d’or, mais cette pratique permet néanmoins à l’homme de troquer un bien qu’il a en stock contre un bien qu’il désire et ne possède pas.

Mais l’échange de biens montre vite ses faiblesses car il est plus ou moins équitable. Ainsi, si une vache équivaut à deux moutons et qu’une vache vaut trois chèvres, que vaut un mouton ? Une chèvre et demie ?

Le sel

Il fallait trouver un système d’échange plus précis qui permette d’échanger des biens au détail. A cette époque, le secret de la survie réside dans la conservation des aliments qui se fait grâce au sel. Non content d’être indispensable, le sel est une denrée rare, et divisible. On peut acheter n’importe quel service, n’importe quel bien avec une poignée et quelques pincées de sel. Les échanges deviennent alors plus équitables et permettent aux hommes de se spécialiser dans leur discipline (artisanat, agriculture…) sans avoir à se demander si une chemise vaut un ½ mouton, etc.

Ce système aussi commence à révéler des faiblesses, car le sel devint de plus en plus facile à produire donc moins rare et ne constituait plus un échange d’une valeur si intéressante. Les marchands préfèrent alors négocier avec des valeurs plus sûres, plus stables et plus précieuses, qui ne fondent par exemple pas sous la pluie !

Les métaux précieux

Très rapidement prisés par leur rareté et leur difficulté de production, les métaux précieux comme le bronze, le cuivre, l’argent et surtout l’or deviennent le moyen de change incontournable de toute transaction. Ils sont fondus en pépites de même gabarit, ce qui va largement contribuer à l’essor… de la comptabilité ! C’est ainsi que le sicle d’argent (qui représente 8,4 grammes) devient la référence du commerce chez les Suméro-Babyloniens.

Comment ces pépites d’or ou d’argent ont ensuite été frappées en pièces ? C’est ce que nous allons découvrir dans le 2e chapitre de cet article.

Source : Le Forex, Introduction au marché des devises, Benoît Fernandez-Riou

LIRE LA SUITE

A LIRE POUR COMPLETER CET ARTICLE :
Les vertus d’une bonne monnaie lorsque toutes les autres n’existent plus
Les pierres de l’île de Yap

Le marché de l’or en France de 1939 à 1943

Jeudi, septembre 3rd, 2009

Le Décret de Septembre 1939

En France, le marché clandestin de l’or et des devises est né en septembre 1939 à la suite du décret-loi du 9 de ce mois « prohibant ou réglementant l’exportation des capitaux, les opérations de change et le commerce de l’or », c’est-à-dire instituant le contrôle des changes, afin, déclarait Paul REYNAUD, « d’empêcher la spéculation à la hausse des devises étrangères ».
En ce qui concerne le métal jaune, l’article 3 du décret-loi était ainsi libellé :

« Toutes cessions, négociations et autres opérations portant sur des matières d’or sont subordonnées à l’autorisation de la Banque de France. L’importation et l’exportation des matières d’or sont prohibées sauf autorisation de la Banque de France ».

Quelques jours après, la Banque de France fixait son prix d’achat de l’or à un taux très voisin, sinon supérieur, à celui du marché : 47 608 francs le kilo de fin, 274,49 fr. le Napoléon, 346,16 fr. le souverain, 71,13 fr. le dollar.

Le Gouvernement n’avait pas réquisitionné l’or des particuliers, comme en Angleterre, où le métal était, d’ailleurs, payé au prix mondial de l’or, soit 168 sh. l’once ; mais il avait obligé les personnes morales à déclarer l’or qu’elles détenaient afin d’en faire l’inventaire.

Les conditions officielles d’achat de l’or étaient les suivantes. Nous les rappelons parce qu’elles peuvent fixer les idées sur ce qui se passerait en cas de stabilisation.
Seules, la Banque de France et les banques agréées pouvaient acheter à leur siège central ou dans leurs agences sans justification d’identité.
Les monnaies droites étaient reprises suivant un barème fixé chaque jour par la Banque d’après les prix du kilo de fin.
Les pièces faibles étaient achetées au poids. Les barres, lingots et plaques laminées ou planées n’étaient reprises qu’à condition que leur poids ne fut pas inférieur à un kilo, que leur titre fut de 0,900, 0,916, 0,995 et au-dessus et qu’elles portassent l’estampille d’une des maisons françaises introduites sur le marché international. Les autres achats de matières d’or étaient traités par les maisons de commerce jouissant de l’autorisation de la Banque et contraintes de demander aux vendeurs des justifications d’identité en vertu de la loi du 19 Brumaire An VI qui subsiste toujours.

Le Marché Noir de l’OR à Paris (1940-1948).

L’atmosphère de ce marché noir de l’or et des changes pendant et après l’occupation sera bien difficile à décrire pour les historiens de l’avenir. Les. documents officiels manquent et pour cause. Tout au plus a-t-on pu reconstituer les cours que nous donnons en annexe.

Il ne démarra pas tout de suite, après le décret-loi du 9 septembre 1939. Pendant toute la durée de la « drôle de guerre », les hommes étaient’ mobilisés et peu enclins à faire des opérations monétaires. Le taux de la Banque de France, qui paraissait favorable, dominait le marché. Quelques opérations sporadiques ont pu se traiter à prime, mais elles n’ont pas dépassé les cours de ro° francs sur le dollar, de 375 francs sur le Napoléon, de 6o francs sur le dollar-billet. Personne ne voulait du franc suisse qui restait à son cours légal.

1940.

Le calme se maintint jusqu’à l’invasion du territoire, et même encore pendant l’exode. Paris était vide et, sauf peut-être sur la Côte d’Azur ou à Vichy, il était difficile de changer des billets étrangers ou de l’or en province.

Néanmoins, à Vichy, fin juin 1940, on relève les cours de 825 francs pour le Napoléon, 1000 francs pour le souverain et 200 francs pour le dollar-or.

Ce n’est guère qu’après l’exode, la Bourse étant restée fermée jusqu’au 14 octobre 1940, qu’apparurent des primes plus importantes et, vers le mois de novembre 1940, que le Napoléon franchit le cours de 1000 francs.

Peu à peu, dans l’hiver, d’anciens boursiers et remisiers avaient pris l’habitude de se réunir sur la place de la Bourse à laquelle ils n’avaient plus accès (il fallait une carte spéciale pour y entrer), et dans les cafés, sur les trottoirs se traitèrent des opérations de plus en plus amples. L’or était tombé au marché des pieds humides !

Au 31 décembre 1940, le Napoléon, poursuivant sa hausse à Paris, atteignait le cours de 1.400 francs, le souverain de 1.800 francs, le dollar-or de 400 francs, bien qu’il ne valut que 350 francs à Lyon, mais l’arbitrage n’était pas encore organisé et la ligne de démarcation restait difficilement franchissable.

Il apparaît après coup que les Allemands ont toléré sinon encouragé le marché noir, et s’en servaient eux-mêmes pour s’approvisionner de billets étrangers et y râfler du métal à bon compte avec leurs marks d’occupation autoritairement fixés à 20 francs.

Un seul détail précisera leur attitude. Quand l’Angleterre se retrouva seule en face de l’axe BERLIN-ROME et qu’on redoutait l’invasion du Royaume-Uni, le cours des billets libellés en Livres sterling, à l’automne 1940, tomba au-dessous de celui du dollar-papier qui valait alors environ 135 francs ! Cette aubaine ne fut pas perdue pour les services financiers allemands de Paris et forcément ne dura pas. Elle constitue, croyons-nous, un fait unique dans l’histoire monétaire anglaise.

Dans quelle proportion les occupants ont-ils puisé sur ce marché? Les archives du Devisenschutz Kommando, qui avaient réquisitionné les locaux de la Banque Lazard frères, à Paris, pourraient le faire évaluer, de loin, car aux opérations officiellement constatées il faudrait ajouter les achats individuels des militaires qui mesuraient d’ailleurs le degré de leur confiance dans la victoire finale.

Un fait à noter est que la pièce de 20 marks ne s’est pas négociée sur le marché noir pendant toute l’occupation. Elle dégoûtait les Français, et il semblait que les Allemands en eussent peur en raison des lois draconiennes de leur propre pays. Un Allemand trouvé porteur d’une pièce allemande eut été, en effet, condamné comme « voleur du Reich ».

La pièce qui avait leur préférence et qui fit, de ce fait, une prime souvent exorbitante jusqu’à la Libération, était le double aigle de 20 dollars.
C’est l’évolution du cours du dollar-or qui reproduira le mieux au cours de ces quatre années la température de ce thermomètre psychologique que fut le marché clandestin.

1941.

Certaines perturbations, il est vrai, se sont produites du fait de rafles policières ou d’arrestations en masse des Israëlites (juillet 1942) ou de la politique monétaire du Gouvernement helvétique et de la Banque Nationale Suisse. Il n’empêcha que plus la propagande hitlérienne proclamait l’inutilité et la faillite de l’or comme étalon, « le non-sens de la couverture or », plus elle pillait le métal dans les pays occupés.

Dès 1941, les Allemands exigèrent notamment la livraison des 198 tonnes d’or déposées à la Banque de France par la Banque Nationale de Belgique et, après avoir saisi et bloqué l’or trouvé dans les coffres-forts privés des banques, ils recherchèrent avidement les barres et lingots sur le marché noir, où ils étaient les plus gros acheteurs.

Il faut croire que la croisade contre l’or avait un certain effet sur la population, car au début de 1941, quand le marché parallèle s’organisa vraiment, les cours des pièces qui s’étaient élevés jusqu’à 1600 francs le Napoléon, 2000 francs le souverain et 310 francs le dollar, ne cessèrent de baisser pendant tout l’hiver pour retomber le 18 avril, jour de la capitulation de l’armée yougoslave, à 1110 francs le Napoléon, 1325 francs le souverain, 295 francs le dollar-or.

On ne devait jamais plus revoir cours aussi bas. Ils restèrent hésitants jusqu’au mois de juin 1941 ; mais, à cette époque, sur l’ouverture des. hostilités par l’axe contre l’U.R.S.S., sur la saisie des avoirs allemands aux États-Unis et la raréfaction des envois d’or de Suisse et de zone libre, la baisse précédente fut annulée et la hausse reprit tout l’été. Elle amena le Napoléon de nouveau entre 1500 et 1600 francs, le dollar-or entre 400 et 425 francs, tandis que le kilo de fin se traitait à 185000 frs, soit environ 39,5o dollars l’once, les pièces faisant déjà une prime de 48 % sur le lingot.

A la fin de l’année 1941, quand la guerre devint mondiale par l’entrée en lice du japon et des Etats-Unis, la hausse de l’or reprit une vigueur nouvelle à la faveur de la baisse du dollar-papier et en général des devises étrangères, au point qu’au printemps de 1942, le prix du dollar-or avoisinait 100 dollars l’once de fin et 4,72 dollars-papier.

Au cours de l’été, d’importantes mesures intervinrent alors en Suisse qui modifièrent cette tendance et ralentirent considérablement l’importation du métal en France à la fin de l’année,
L’influence de la politique monétaire helvétique sur le marché de l’or a été considérable. La Suisse était, en effet, le seul pays d’Europe où le commerce de l’or restât libre.
jusqu’à l’été 1941, rien n’avait entravé ni la vente ni l’exportation du métal et des pièces, la Banque Nationale s’étant bornée à satisfaire la demande par des ventes d’intervention. Mais comme ces ventes devenaient de plus en plus importantes et ne servaient que d’aliments à la spéculation, dès le mois d’août 1941, le Gouvernement fédéral prit des mesures pour restreindre la vente des monnaies d’or suisses aux acheteurs privés. La Banque Nationale ne délivrait plus l’or en barres —à 4970 francs suisses le kilo que pour les besoins commerciaux ou artisanaux et elle avait demandé aux banques de prendre l’engagement de ne plus vendre de pièces d’or suisses à des personnes non domiciliées en Suisse et de s’abstenir d’exporter ces pièces.

1942.

Ces mesures officieuses ne suffirent pas à enrayer les sorties frauduleuses et la hausse du « vreneli » (la Croix) et, en 1942, le Gouvernement décida, afin de briser la spéculation, que les importations et exportations d’or seraient soumises à une autorisation de la Banque Nationale, et que tout achat ou vente de métal devraient être traités par une firme concessionnaire tenant registre de ses transactions, qui seraient assujetties à l’impôt de 2 % sur le chiffre d’affaires.

Les prix maxima du métal étaient ainsi fixés : lingot, 4970 francs s. le kilo ; vreneli, 30,5o ; Livre-or, 38,45 ; eagle, 7,90.

Antérieurement, la réduction de l’offre avait provoqué la hausse, qui s’accrut encore après application de ces restrictions apportées au commerce de l’or en Suisse. De mars 1942 à fin août 1942, le vreneli monta sur le marché libre de 30,80 francs à 39 francs suisses.

Cet agio en faveur du métal monnayé fut encore plus accentué sur les autres pièces, parce que le trafic des monnaies étrangères n’était en principe soumis à aucune restriction et demeurait entièrement libre.

Quand le vreneli valait 39 francs suisses, le Napoléon en valait 40,50 à 41 francs ; l’aigle 10,65 ; la Livre-or 50,50 à 51.

C’est là l’origine de ces différences de cours entre pièces de même poids et de même titre, qui, n’ayant plus nulle part pouvoir libératoire, auraient dû valoir leur poids d’or fin, mais qui étaient l’objet d’une surprime d’autant plus importante que la marchandise était plus abondante ou plus facilement livrable.

La politique monétaire du Gouvernement helvétique ne fut qu’un facteur entre bien d’autres des mouvements de l’or en France. Sans en référer exagérément à la théorie quantitative de la monnaie, il est évident que l’augmentation de la masse monétaire, qui quintupla pendant la guerre tandis que la production déclinait, jouait un rôle autrement important. De 168 milliards en moyenne en 1938, elle passa à 471 milliards à la fin de 1941, à 573 milliards fin 1942, 726 milliards fin 1943 et 902 milliards à la Libération.

Cette prolifération monétaire, en dehors de la situation politique et militaire, agissait sur le change du franc à l’étranger et il ne faut pas oublier que toute opération sur l’or a pour base une opération de change soit contre franc sur le marché intérieur, soit contre devise à l’extérieur. Après l’occupation, le franc continuait d’être coté sur les marchés libres étrangers, à BRUXELLES, AMSTERDAM, ZURICH et NEW-YORK. Les courtiers réussissaient à connaître les cours du marché des changes en Suisse, où les 1oo francs français étaient tombés de 8 francs suisses en juillet 194o à 2,70 en juillet 1941, à 1,02. en novembre 1942, et ces cours déterminaient ceux des billets étrangers à Paris qui, à leur tour, assignaient un prix aux achats d’or.

A l’automne 1942 de violentes variations se produisirent dans les cours des changes et du métal, par suite de l’occupation de la zone libre et aussi du relèvement de 300 millions à 500 millions par jour des frais d’occupation, qui faisaient présager une inflation supplémentaire. On vit en octobre et novembre une hausse verticale de l’or qui porta pour la première fois le cours du dollar à 1400 francs et celui du Napoléon à 6000 frs. Les demandes étaient si fortes que les arrivages de métal de la zone libre, de Bruxelles et de Suisse ne parvenaient pas momentanément à les combler et, à défaut d’or, le public se jetait sur les billets anglo-saxons qui remontèrent jusqu’à 9oo francs la livre et 300 francs le dollar. Hausse suivie aussitôt d’une baisse de 25 % quand, après le débarquement allié en Afrique du Nord, des taux exagérément appréciés de la livre (300 francs) et du dollar (75 francs) furent institués à Alger, alors que les cours de ces deux devises au marché noir dépassaient 600 francs et 250 francs respectivement.

1943.

Mais ces hauts cours, qu’on n’avait pas encore vus, entraînèrent au début de 1943 des réalisations importantes qui furent absorbées par l’ancienne zone libre et aussi par la Belgique, avec laquelle l’arbitrage bénéficiait de gros écarts.

Pendant le premier semestre de 1943, après cette première alerte, le franc ne cessa de se redresser et l’or, en conséquence, de s’effriter. Au début de février, le Comité National Français d’Alger avait ramené les taux de la livre et du dollar de 300 frs à 206 francs et de 75 francs à 5o francs. De mois en mois le dollar-or finit par retomber en juillet à 537 francs et le Napoléon à 2075 francs pendant la campagne d’Italie, qui faisait espérer une libération beaucoup plus prompte qu’elle ne le fut en réalité.

Par une véritable ironie, ce succès des armées alliées fut même la cause de la reprise de l’or ; car une fois l’Italie libérée, son effondrement financier déclencha de la part de la population italienne, des demandes importantes de métal qui ne pouvaient guère être satisfaites que par le marché français, la Suisse étant fermée et l’or étant plus cher en Belgique qu’en France.

Lors de la capitulation italienne en septembre, le dollar-or évoluait entre 640 et 700 francs, le Napoléon entre 2450 et 2600 francs, et l’année 1943 se termina par une petite hausse aux cours suivants : Napoléon 2950 à 3100, souverain 3600 à 3700, dollar 780 à 800 francs. Les illusions s’étaient en partie dissipées quand M. FAYOT écrivait dans le Journal de Genève son article intitulé : « La Guerre continue ». A suivre …

De Litra

Le passage de l’or dans la clandestinité à la veille de la Seconde Guerre mondiale

Jeudi, août 6th, 2009

1936 : Il devenait nécessaire d’enrayer la fuite des capitaux vers l’or et vers l’étranger. Mais la solution qui fut adoptée à l’époque ne fut pas parmi les meilleures ni les plus justifiées: Sans qu’aucune cause extérieure sérieuse, telle que le sera plus tard l’état de guerre, ait pu être invoquée, l’interdit fut jeté sur l’or et une pénalisation infligée à ses détenteurs. Quoique ceux-ci n’aient fait qu’user du droit que leur conférait la législation monétaire en vigueur, celle de 1928, qui avait établi la libre convertibilité du billet, ils furent invités par la loi de dévaluation du 1er octobre 1936 à restituer, au prix d’achat, l’or qu’ils avaient acquis auprès de l’Institut d’Emission. A ceux qui préféraient conserver leur métal il était offert de payer au fisc la différence entre la valeur de l’or au cours officiel nouveau et celle qu’il possédait sous le régime antérieur. Pour qu’aucun d’entre eux ne puisse légalement se soustraire à l’alternative, les détenteurs d’or étaient soumis à la formalité de la déclaration de leurs avoirs en or.

Cette législation correspondait en somme à la nationalisation de l’or détenu par les particuliers. Elle ne pouvait évidemment pas être très populaire. Toutefois, pendant le troisième trimestre 1936, 87 1/2 tonnes d’or furent revendues à la Banque, pour quelques 2 milliards de francs. Mais il semble qu’assez rapidement la spéculation se soit à nouveau portée sur le marché des changes où le franc subit de violentes attaques.

La loi du 1er octobre 1936 avait créé le Fonds de Stabilisation des changes et lui avait donné mission de régulariser le cours de la monnaie nationale en maintenant sa valeur au change entre les deux limites de 43 et 49 milligrammes d’or à 0,900 ; ce qui correspondait à un cours du dollar compris entre 20,15 et 22,96. Il avait reçu à cet effet une dotation en or de 10 milliards de francs nouveaux. Si, au début de son action il put rétrocéder à la Banque 7 milliards d’or pendant le seul mois d’octobre, dès la fin novembre il dut puiser de nouveau dans l’encaisse officielle pour reconstituer ses provisions de change et maintenir le cours du dollar à 21,4o. La pression s’accentua au début de 1937 en même temps que cessait le mouvement des restitutions d’or à la Banque.

Il était bien évident cependant que le public détenait encore en France, à cette époque, de fortes quantités d’or que d’aucuns évaluaient à la contrevaleur minimum de 4 milliards de francs 1928 (quelques 25o tonnes).

Le Gouvernement tenta une nouvelle fois d’employer la manière forte. Par décret du 17 février 1937 il renforça les pénalités sur la détention illégale de l’or en l’assimilant à la contrebande. Mais tout de suite, devant l’hostilité du pays à sa politique générale, il comprit la nécessité de jeter du lest et il adopta en mars une nouvelle attitude, celle de « la Pause ».

Le décret du 9 mars rapportait les dispositions de celui du 17 février et la loi du 10 mars abrogeait les articles de la loi monétaire du ler octobre 1936 relatifs au régime de l’or. Le commerce et la détention de l’or redevenaient libres et le Trésor se résolvait à verser à ceux qui avaient cédé leur or à la Banque le complément entre le prix qu’ils en avaient reçu et la valeur officielle de l’or au taux de la Banque en mars 1937.

Le Franc Flottant et la thésaurisation des pièces

La détérioration du franc ne pouvait être arrêtée par des mesures de cet ordre qui témoignaient seulement de l’impuissance du Gouvernement à s’opposer à la vague de fond qui emportait la monnaie. Le dollar s’approcha de la limite fixée par la loi de 1936 et celle-ci fut bousculée.
L’encaisse-or fut soumise à des ponctions répétées : d’octobre 1936 au 1er juillet 1937, le Fonds absorba plus de 800 tonnes d’or et les réserves officielles fléchirent de 2.963 à 2.155 tonnes.

Le 3o juin 1937 un décret suspendait l’obligation pour le Fonds de Stabilisation de maintenir le franc entre des points d’or fixes. Le franc devenait flottant. Il devenait en fait une véritable monnaie « fondante ».

La thésaurisation reprit alors une nouvelle ampleur, mais elle se tourna cette fois vers les pièces d’or, dont le commerce devint florissant. Des importations considérables furent réalisées de l’étranger, qui provoquèrent sur le marché de Londres l’apparition d’une prime sur l’or monnayé, prime qui, en avril 1938, atteignit de 5 à 6 %.

Ce mouvement alimenté par les craintes que faisaient naître les difficultés financières de l’Etat, l’augmentation des avances de la Banque au Trésor, et la campagne socialiste pour un contrôle des changes, dura jusqu’au mois de mai 1938 et ne fut ralenti que par l’institution de ce qu’on a appelé « le Franc Daladier », rattachant de fait, sinon légalement, la monnaie française à la Livre sterling, le gouvernement s’engageant à ce que le cours de 179 francs pour une Livre sterling ne soit pas dépassé.

Les entrées de pièces d’or en France pendant cette période furent au total très considérables. Il est naturellement impossible de se faire une idée exacte de ce qu’elles représentèrent. Toutefois on estime généralement qu’elles ont atteint près du double des rétrocessions d’or à la Banque immédiatement après la loi de 1936. Sur la base de cette évaluation c’est quelques 4 milliards de francs 1298, soit 25o tonnes de métal qui ont été investis au cours de cette fuite devant la monnaie. Il va de soi que cette approximation ne tient pas compte des capitaux exportés directement sous forme de devises antérieurement à la loi de 1936. Pour ceux-ci, c’est un montant d’un ordre de grandeur de 3o milliards de francs 1928 qui a été cité.

Il est à peine besoin de rappeler qu’après la tension internationale de la fin de l’été le Gouvernement REYNAUD entama une vigoureuse politique de redressement dont les effets furent immédiatement sensibles à la fois sur le niveau des changes et le climat intérieur. Les mouvements de capitaux reprirent la direction de la France et le Fonds de Stabilisation put à deux reprises rétrocéder de l’or à la Banque, dont l’encaisse remonta à 2.400 tonnes, niveau qui resta inchangé jusqu’à la guerre. Le déclenchement du nouveau conflit mondial devait transformer totalement le statut de l’or, aussi bien en France qu’à l’étranger. Le principal souci de beaucoup de Gouvernements en matière monétaire fut en effet de réserver le métal jaune aux besoins officiels et de s’opposer dans toute la mesure du possible à sa libre confrontation avec les monnaies nationales.

Mais la généralisation des contrôles des changes, le blocage des cross-rates à des taux arbitraires, les entraves apportées à la circulation des marchandises et des capitaux allaient au contraire conférer à l’or un attrait renouvelé aux yeux des particuliers : en marge des institutions officielles le réseau des transactions clandestines devait s’organiser peu à peu jusqu’à constituer de véritables marchés.

De Litra

Du bloc-or à la dévaluation de 1936

Dimanche, août 2nd, 2009

L’année 1933 marqua dans le monde entier le tournant décisif. L’abandon provisoire de l’étalon-or par les Etats-Unis en mars, l’échec de la Conférence économique mondiale réunie à Londres le 12 juin et la constitution du Bloc-Or le 8 juillet montrent assez que le bouleversement monétaire atteignait une ampleur inégalée. Pour la première fois depuis l’époque de l’Union Latine les difficultés monétaires se situaient sur le plan international. On sait ce que fut le Bloc-Or, une déclaration commune des gouvernements intéressés au maintien de l’étalon-or et une entente entre les Banques d’Emission de France, de Belgique, d’Italie, des Pays-Bas, de Pologne et de Suisse pour la défense de leurs monnaies contre la spéculation qui tendait à les entraîner dans la « course aux dévaluations ».

Mais si la spéculation initiale fut effectivement brisée par l’action concertée des Banques Centrales, il était trop évident que de simples mesures techniques ne pouvaient que se révéler impuissantes pour lutter efficacement contre les conséquences de difficultés économiques ou financières internes. De fait l’action du Bloc-Or fut finalement plus psychologique que pratique et son principal intérêt réside dans le resserrement des liens de collaboration dont elle fut l’occasion entre les banques d’émission.

C’est à cette époque notamment que se généralisa la pratique de l’or « earmarked », c’est-à-dire la conservation d’or dans les caves de Banques d’Emission pour le compte d’autres Banques d’Emission. Ces dépôts à l’étranger permettent aux autorités monétaires de procéder instantanément à des opérations sur or et devises sans avoir comme auparavant à effectuer le transport matériel du métal.

L’Italie fut le premier des pays du bloc-or à sortir des règles de l’étalon-or par les contrôles qu’elle institua dès le mois de mai 1934. La Belgique dut rétablir le cours forcé et dévaluer sa monnaie en mars 1935. La Pologne fut obligée de l’imiter en 1936.

Quant à la France, elle traversa pendant ces quatre années, de 1933 à 1936, les étapes d’un calvaire économique et financier particulièrement pénible. Le souvenir de la récente période d’inflation était encore trop vif pour qu’elle puisse se résoudre de gaîté de coeur à entrer volontairement dans le cycle infernal dont elle connaissait trop bien les conséquences. Mais, par ailleurs, la résistance à la dévaluation la plaçait dans des conditions défavorables vis-à-vis des pays qui venaient de dévaluer leurs monnaies. Son isolement économique s’aggravait de mois en mois et la seule politique susceptible de prolonger sa défense résidait dans une déflation dont les charges apparaissaient insupportables, notamment du point de vue social. Les controverses qui s’instituaient quant à la politique monétaire qui devait être suivie, comme les difficultés financières dans lesquelles se débattait la Trésorerie de l’Etat, engagèrent une nouvelle fois les épargnants à se réfugier vers les valeurs réelles.

La Banque de France cédant de l’or à guichets ouverts et à prix fixe, on vit de longues théories se présenter rue de la Vrillère pour échanger des liasses imposantes de billets contre des lingots de 12 kilos. Certains jours un service d’ordre dut être mis en place pour discipliner les impatiences.

Pour donner satisfaction aux amateurs d’or dont les disponibilités n’atteignaient pas la valeur d’une barre ‘(215000 frs), un commerce de détail s’institua dans les banques et établissements de change spécialisés. Les barres achetées à la Banque par ces professionnels furent débitées et vendues en lingots d’un kilo. et quelquefois moins. Chacun put ainsi se constituer des réserves d’or suivant ses moyens.

De 1933 au ter octobre 1936 l’encaisse de la Banque s’est réduit de 83359 milliards à 50145 milliards, soit de 4914 à 2964 tonnes. La perte atteignait ainsi près de 2000 tonnes, dont la majeure partie avait d’ailleurs servi à combler le déficit de la balance des comptes.

On estime généralement que la thésaurisation privée en avait absorbé, quant à elle, près du cinquième, soit quelques 6 milliards de francs Poincaré, représentant près de 400 tonnes.

Une certaine partie de cet or avait pris le chemin de l’étranger, beaucoup des acheteurs préférant détenir leurs avoirs en dépôt dans des banques étrangères par crainte de mesures fiscales ou de réquisition. Ce mouvement avait été particulièrement sensible au cours des crises monétaires de 1935, et il avait d’ailleurs pris à cette époque un caractère international au bénéfice notamment de la place de Londres.

Cette effervescence devait changer de caractère avec le nouveau régime monétaire qu’introduisit la loi du ter octobre 1936.

De Litra

Les vertus d’une bonne monnaie lorsque toutes les autres n’existent plus

Mardi, juillet 28th, 2009
Les oeufs peuvent-ils être une monnaie valable ?

Les oeufs peuvent-ils être une monnaie valable ?

Imaginons 2018. Les monde occidental est passé par des années de déflation puis un retour de flamme sous forme d’inflation massive à l’image de l’année 1923 en Allemagne.

En 2008, Jean vendait encore des yachts de luxe sur la Côte d’Azur. Depuis le crash financier et la crise économique qui s’en suivi, il élève quelques poulets dans une ferme en bordure d’un petit village Auvergnat. Il nous parle ici de sa dernière découverte dans un monde où de nouvelles règles se dessinent tous les jours. Il nous explique ainsi à quoi devrait ressembler une bonne  monnaie.

J’arrive sur la place de mon village, déjà grouillante de monde, et je dépose à mes pieds les produits de ma ferme : des paires de poulets, ficelés par les pattes, et des paniers où des mottes de beurre, enveloppées dans des feuilles, reposent sur un fond d’oeufs frais et lisses. Je ne suis pas sans inquiétude, car les Euros, dont nous avions coutume de nous servir dans le pays, sont refusés par tout le monde depuis que l’Etat les a émis par tombereaux entiers. Les écrans de saisie pour les paiements par cartes bancaires ne sont plus assez larges pour afficher les sommes dues pour les achats de la vie courante. Nous sommes donc un pays sans monnaie. Comment les choses vont-elles se passer ?

 » Je me suis installé près du marchand de poteries, car je convoite quelques bols polychromes, alignés sur un tréteau de bois. Un voisin nous rejoint, portant sur son épaule des châles et des foulards, parmi lesquels je compte bien en choisir un ou deux pour ma femme. La conversation s’engage. Nous nous apercevons que chacun de nous désire une partie de ce que les autres possèdent. Voilà qui va bien. Or il se trouve qu’au bout d’un instant de discussion, nous sommes si bien embrouillés dans les échanges beurre-poteries, poulets-châles, châles-poteries, châles-oeufs…, etc., que nous n’y comprenons plus rien. Je propose alors de prendre pour unité un oeuf. Tout s’éclaire : nous tombons d’accord sur l’estimation de mon beurre, de mes poulets, de leurs châles et de leurs bols en termes d’oeufs. Nous discutons encore, mais finalement les échanges se font.

 » Mes oeufs n’ont pas été manipulés, mais ils ont servi de dénominateur commun, comme me l’explique un ancien trader de Londres devenu éleveur d’escargots; ils ont rempli une première fonction monétaire : celle de mesure de valeur. Ils sont devenus une monnaie de compte et je commence à les regarder avec quelque respect.

 » Voici que passe un ostéopathe de ma connaissance : c’est un habile homme qui d’une chiquenaude a remis en place la semaine dernière mon épaule qui s’était déboîté.  » Je ne suis pas un ingrat, lui dis-je, et tout service mérite récompense. Prenez donc de ma marchandise, à votre convenance.  » Il me remercie, mais il hésite, car il possède déjà en abondance tout ce que je lui offre ; il accepte cependant.  » Donnez-moi vos oeufs quand même, dit-il. Les oeufs, on trouve toujours à les échanger contre autre chose.  » Mes oeufs ont ainsi acquis une qualité nouvelle, ils sont devenus monnaie-marchandise, ils remplissent une deuxième fonction monétaire, celle d’instrument d’échange. C’est bien de l’honneur pour eux.

 » Une heure après, comme je quitte le café du Commerce, où j’ai dignement terminé la matinée, je rencontre l’ostéopathe.  » J’ai gardé une douzaine de vos oeufs, me dit-il, je me servirai d’eux pour acheter des pâtes demain ; l’épicier est aujourd’hui complètement démuni.  » Mes oeufs vont remplir une troisième fonction monétaire, celle de réservoir de valeur, d’instrument d’épargne. Ils sont une véritable monnaie.

 » Ne convient-il pas, puisqu’il en est ainsi, d’estimer mes oeufs plus que je ne l’ai fait jusqu’ici ? Ce choix flatteur dont ils viennent d’être l’objet ne justifie-t-il pas de ma part une hausse de leur prix ? Ils ont acquis une valeur monétaire qui s’ajoute à leur valeur commerciale, et je m’en réjouis. Mais, deux jours plus tard, un voisin qui vient me voir répond sans le vouloir aux questions que je me suis posées : il m’apprend que l’ostéopathe, tout malin qu’il est, a buté contre une pierre, qu’il est tombé, que son panier s’est renversé et que les oeufs ont fait une omelette, à la grande joie des enfants qui l’observaient au bord de la route. J’en conclus que mon raisonnement est exact dans le cas d’une bonne monnaie, mais que les oeufs sont une mauvaise monnaie, et toute leur gloire s’évanouit à mes yeux… « 

Je pense que dès demain je vais ressortir les vieux napoléons en or cachés derrière ma bibliothèque.

Article écrit par Louis Baudin et Jean-François Faure

Les étapes de l’évolution vers la monnaie métallique

Mercredi, juillet 8th, 2009

L’or, bien que connu et travaillé très tôt dans la préhistoire, n’a pas été la première matière monétaire métallique utilisée. Trouvé à l’état pur, malléable, beau, éclatant, il a servi d’abord à l’ornementation. L’argent, le cuivre, plus abondants, mais plus difficiles à obtenir et à travailler, eurent à l’origine une valeur, par rapport à l’or, plus élevée qu’aujourd’hui. Ils furent utilisés avant l’or, et plus que lui, comme monnaie. Mais qu’entend-on par monnaie dans les empires orientaux, dans les sociétés méditerranéennes anciennes, ou encore en Chine au troisième millénaire ?

Voyons l’exemple de la Mésopotamie l’orge y sert d’étalon de valeur autant que l’or ou l’argent. Pourtant, il existe, dans les palais et les temples, des poids et mesures étalonnés, légaux, garantis, qui servent à la comparaison des valeurs. Et l’on constate, entre étalons divers, des variations dans la valeur relative. A court terme, par exemple, on constate qu’une mauvaise récolte peut faire baisser de moitié la quantité d’orge correspondant à un certain poids d’argent (cela signifie que le prix de l’orge, exprimé en argent, a haussé de 100 %, ce qui correspond à un mouvement bien connu, brutal, des prix agricoles anciens). A long terme, on retrouve les variations de ce que les économistes appellent la bimetallic ratio, c’est-à-dire le rapport de valeur entre or et argent il est de 9 à 1 vers 2700 av. J.-C., de 6 à 1 vers 1800 sous Hammourabi, de 12 à 1 au VIe siècle av. J.-C. On constate donc, dans ce très ancien empire, une formation de valeurs d’échange variables. Mais y avait-il réelle circulation de pièces ? Même si les lingots étalonnés servaient de moyen de paiement, ce n’était que pour des règlements exceptionnels, jamais quotidiens, jamais familiers.

On constate en particulier que si l’argent servait peut-être aux paiements intérieurs, de petites quantités d’or, matière plus rare, étaient réservées aux paiements extérieurs (nous dirions aujourd’hui « internationaux »). De sorte que l’empire d’Hammourabi, avec ses lingots d’or dans les caves du palais, cet or étant réservé aux paiements internationaux, annonce certains phénomènes modernes : nos banques d’État. En revanche, nous avons beaucoup de monnaie circulante, alors que le système étatique, en Égypte, en Assyrie, en Chine, réduisait presque à rien, comme chez les Incas, le rôle de cette monnaie intérieure. C’est sur les confins de la Méditerranée qu’une autre étape est franchie : à Troie, en Crête, puis à Mycènes (vers 1500 av. J.-C.), on trouve, à la place des lingots, des disques métalliques estampillés, plus proches des pièces modernes.
Mais l’étape décisive est celle où une effigie donnant la garantie de la collectivité ou du souverain se trouve « frappée » sur la pièce métallique, car cette garantie permet à la pièce de circuler pour une valeur donnée, sans qu’on ait besoin de la peser ou d’en estimer le « titre » (c’est-à-dire la proportion de métal fin et celle de l’alliage), opérations qu’on avait toujours pratiquées avec les lingots. Or cette apparition d’une monnaie véritable date seulement de la fin du VIIe siècle ou des débuts du VIe siècle av. J.-C. Elle a lieu dans les cités grecques d’Asie Mineure, puis en Grèce (frappes d’argent), puis en Lydie, où l’on frappe d’abord l’électrum (alliage or-argent), puis l’or, sous le règne de Crésus : les noms de Crésus, de Gyges, du fleuve Pactole rappellent l’effet légendaire de ces innovations.

Concluons : 1. l’apparition d’une monnaie propre-ment dite est tardive; 2. elle a lieu sur les marges commerçantes du monde ancien, non dans les empires intérieurs; le commerce crée la monnaie, plus que la monnaie ne crée le commerce.

Pierre VILAR

Le système honnête d’avant 14

Lundi, juin 8th, 2009

Les banques centrales des divers pays détenaient de l’or dans leurs coffres. L’or était utilisé pour soutenir les devises papier. Si un pays dépensait trop en produits externes, sa devise fuyait vers des pays étrangers. Elle revenait en paiement de biens ou de services fournis par le pays d’accueil. En cas de déséquilibre — c’est-à-dire lorsqu’un pays étranger se retrouvait avec plus de la devise d’un autre pays qu’il ne pouvait en dépenser en biens et services de ce pays –, le surplus qui en résultait était présenté à la banque centrale pour être remplacé par de l’or. Les déséquilibres de tous les pays étaient réglés dans la seule chose qu’aucun d’entre eux ne pouvait imprimer ou contrefaire : l’or. Si une nation accumulait un déficit commercial persistant, elle se voyait retirer son or.

Cela encourageait la banque centrale à faire quelque chose pour le protéger. En général, les taux d’intérêt grimpaient, ce qui avait pour effet de récompenser l’épargne et de décourager le flux de fonds vers l’extérieur.

Le système était net. Il était honnête.

Par Bill Bonner – Chronique Agora

Les français vendent leur or

Mercredi, juin 3rd, 2009

Parmi les moyens que les Français ont trouvés pour avoir plus d’argent, il y en a un qui est de plus en plus courant, c’est de vendre une partie de ses biens personnels. Certains se débarrassent de leurs vêtements, d’autres de leurs meubles, mais ce qui se vend le mieux en ce moment, c’est l’or. L’or qui, en temps de crise, est une valeur-refuge dont le cours a littéralement explosé. On ne le sait pas toujours, mais en France les familles possèdent beaucoup d’or, qu’il s’agisse de bijoux ou de pièces de monnaie. Mais alors qui est vraiment prêt à racheter vos trésors de famille et quel prix pouvez-vous en tirer ? C’est une enquête de Stéphane Leroux pour M6.

Les journées de travail de Serge Navarro commencent toujours au même endroit, face au distributeur de billets. Six retraits, 500 € à chaque fois et en petites coupures. Son objectif, comme tous les jours, dépenser au moins 3000 € avant le coucher du soleil. Serge est pressé.

Ce matin, il a un rendez-vous très important dans le sud de la France. Ça se passe dans un bureau de tabac. Salut rapide à la patronne, Serge est attendu ici comme le loup blanc. Cela fait une heure que ces clientes patientent et toutes ont dans leurs mains quelque chose de très personnel à lui montrer. Ce sont des pièces de collection ou de vieux bijoux et à condition que ce soit bien de l’or, Serge rachète tout, rubis sur l’ongle. Résultat, toutes les clientes repartent avec quelques dizaines voire quelques centaines d’euros.

Revendre son or de famille pour augmenter son pouvoir d’achat, c’est devenu un réflexe de plus en plus courant. Car avec la crise, le métal jaune n’a jamais eu autant la cote. Longtemps planqué derrière des portes blindées, l’or refait surface en pièces, en bijoux, en lingots et même sur les maillots de bain. De l’Inde à la Chine, en passant par les Émirats arabes, la demande en or explose. On en vend même dans les rues, car c’est devenu la valeur-refuge en ces temps de crise. Avec la faillite des banques, la valeur du métal précieux a doublé et atteint des sommets, plus de 20 000 € le kilo. C’est deux fois plus cher qu’il y a cinq ans, le problème c’est que pour fabriquer tous ces lingots, les fonderies ont besoin de nouveaux arrivages. La production des mines ne suffit plus et désormais les chercheurs d’or ont trouvé un nouveau filon, vos bijoux de famille.

En France, dans les journaux, des publicités se multiplient, elles vous promettent toutes des paiements cash, de l’argent facile. Alors, de la montre à gousset de pépé à l’alliance de votre ex-femme, que valent réellement vos trésors de famille ? Et qui sont les professionnels qui en tirent profit ?

Lorsqu’on cherche à se faire un peu d’argent avec ses bijoux de famille, le plus dur ce n’est pas de s’en séparer, mais de savoir à quel prix les vendre. Et à Strasbourg comme ailleurs, c’est dans ce genre de petites boutiques très discrètes, que se trouve la réponse. Nous sommes chez Thierry Kostik, un négociant en métaux précieux. En dix ans d’activité, il n’avait jamais vu autant de monde dans ses murs.

Six jours sur sept, les clients défilent. La plupart vont vendre des bijoux, boucles d’oreilles dépareillées, bagues, colliers, broches, tout se négocie et parfois, certains arrivent avec beaucoup plus en poche. Des trésors.

Ce monsieur, par exemple, il a un grand projet familial, mais pas assez d’argent pour le réaliser. En revanche, il a apporté avec lui quelque chose qui pourrait bien le tirer d’affaire. La solution à son problème d’argent tient peut-être dans cette petite boîte en bois. Il y a là quelques bijoux précieux, mais aussi des pièces d’or venues de toute l’Europe et parfois très anciennes.

« Cette pièce-là est une pièce très intéressante d’Alfred Herzog, c’est une très bonne monnaie. C’est une pièce frappée en peu d’exemplaires de 1893. »
En plus du précieux Herzog, Monsieur possède plus de 150 pièces et pour couronner le tout, il a même un lingot d’un kilo. Un trésor amassé par sa famille pendant plus d’un siècle et conservé précieusement en cas de coup dur.

« Elles viennent d’où toutes ces pièces ?

J’ai du côté de mon père des gens qui étaient la génération de la guerre, mais ici dans la région, c’était assez spécial aussi. Avoir une pièce d’or ou un lingot, c’était la sécurité. »

Une fois l’expertise passée, il reste à Thierry Kostik à fixer le prix de la marchandise que lui apportent les clients, à commencer par les bijoux. Pour cela, Thierry suit en direct les cours de l’or sur son ordinateur. Comme pour les actions, le métal précieux s’échange sur les plus grandes places boursières du monde. Ce jour-là par exemple, sa cote officielle est de 23,53 € le gramme, mais étrangement ce n’est pas le prix que le marchand propose à ses clients.

Explication : 23,53 € le gramme, c’est le prix de l’or pur à 100 %, le plus précieux, l’or 24 carats, comme le lingot par exemple. Mais beaucoup l’ignorent, les bijoux sont en fait composés d’un alliage avec seulement 75 % d’or pur. On parle alors d’or 18 carats. Évidemment, le prix au gramme n’est pas la même.

Comme il n’y a que 75 % d’or, le prix d’un gramme de bijoux passe donc de 23,53 € à 17,60 €. Là-dessus, il faut encore enlever la taxe de l’État, les différents frais de Thierry et bien sûr sa commission. Résultat, le prix qu’il est prêt à payer à ses clients pour leurs bijoux est de 14,10 € le gramme. On est bien loin de la cote officielle. Cela dit, pour ces bracelets, il y en a tout de même pour près de 700 €. Ajoutés à ces pièces rares et son lingot, ce client va décrocher le jackpot. En moins de vingt minutes, Thierry lui fait une proposition a priori difficile à refuser :

« 49 056,93 nets payés en chèque immédiatement. Maintenant, la décision vous appartient.
Je ressors ici avec la somme en chèque. »

Immédiatement, sans discuter.

C’est très bien. On peut y aller. Je ne m’attendais pas à ce que j’obtienne un chèque de ce montant-là, c’est sûr.

Voilà votre chèque. »

49 000 € payés sur-le-champ, c’est beaucoup d’argent, mais pour Thierry, l’affaire vaut le coup. L’or est rare sur Terre et en ce moment, tout le monde en veut. Les tarifs explosent, Thierry peut donc revendre immédiatement tout le métal jaune qu’il achète en faisant au passage un bon bénéfice. Pour s’en rendre compte, il suffit de passer dans la pièce d’à côté.

Alexia, la femme de Thierry, reçoit un client comme elle en voit de plus en plus depuis le début de la crise. Un client qui n’a plus confiance en sa banque et qui cherche à placer son argent dans une valeur sûre, le lingot d’or. Et voilà ce que devient une partie des bijoux que Thierry rachète, il les revend sous forme de lingots. Et entre les deux, le prix a beaucoup grimpé.

Souvenez-vous, il rachète les bijoux en or en ce moment autour de 14 € le gramme, ces bijoux sont ensuite envoyés dans une fonderie, mais pour fabriquer un lingot d’un kilo, il faut bien plus qu’un kilo de bijoux. Car dans toutes ces bagues et ces bracelets, il y a des alliages qui partent à la poubelle au moment de la fonte. Il y a aussi une petite déperdition due à l’opération de fusion. Au final, il lui faut près d’un kilo et demi de bijoux pour fabriquer un lingot d’un kilo qu’il va pouvoir revendre sur la base de 23 € le gramme. À ce tarif, la vente d’un lingot d’or lui rapporte 3500 € de bénéfices et pas besoin de pousser le client pour qu’il achète.

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La transaction est conclue, le client recevra son lingot dans une semaine. Ajouté à la commission de Thierry Kostik, ce kilo d’or lui revient donc à plus de 24 000 €. Un gros chèque, de quoi donner le sourire au patron. Avec toute cette folie autour de l’or, le chiffre d’affaires de Thierry Kostik a bondi de 30 % cette année. Avec sa femme, ils touchent à eux deux plus de 7 000 € nets par mois. Un commerce rentable qui attise de plus en plus d’appétit. Sur ce marché, tout l’enjeu est d’être le premier à vous racheter votre or. Du coup, à côté des boutiques classiques comme celle de Thierry, de nouveaux acheteurs sont apparus et leurs techniques, elles, n’ont plus rien de traditionnel.

Carpentras dans le sud de la France, 28 000 habitants et certainement beaucoup d’or caché sous les matelas. Et pour mettre la main dessus, il y a déjà du monde sur les rangs, une dizaine de bijouteries qui se mettent toutes à racheter de l’or.

Il y a même une boutique spécialisée comme celle de Thierry Kostik, une concurrence rude qu’un homme compte bien casser. C’est Serge Navarro, notre chercheur d’or. Il vient d’arriver en ville et tout de suite, il a l’œil.

« Il y a un petit marché, c’est le vendredi, il faudra le noter. C’est toujours intéressant parce qu’il y a les habitants des petits villages voisins qui viennent sur Carpentras ce jour-là, ça serait intéressant de faire une animation le jour où il y a le marché. Les gens viennent acheter leurs légumes et après ils viennent me vendre leur or ou avant, comme ça ils peuvent acheter plus de légumes. »

Serge Navarro, c’est un malin. Ancien VRP dans les cosmétiques, il est aujourd’hui un des 40 commerciaux de VPO, une société spécialisée dans le rachat d’or partout en France. Contrairement à Thierry Kostik, Serge, lui, n’a pas de boutique. C’est un acheteur itinérant. Dans chaque ville traversée, sa mission est de trouver un commerce qui voudra bien l’accueillir. Un commerce si possible où il y ait du passage. Pour ça, l’idéal, c’est le bureau de tabac.

Le problème de Serge est que son métier ne parle à personne. Alors, plutôt que de longs discours, Serge fait tout de suite une démo, à la limite d’en faire trop, jusqu’à se croire déjà comme chez lui. Le résultat, trois fois sur quatre, sa petite technique ne fonctionne pas.

Pas question d’insister pour Serge Navarro, il n’a que trois jours par mois pour trouver des partenaires dans une dizaine de villes. Alors pour ne pas perdre de temps, il utilise toujours la même méthode et lorsque le poisson commence à mordre, Serge a un argument imparable pour le ferrer : l’argent.

« Qu’est-ce que je gagne ?

Je vous explique : je travaille pendant deux jours, vous allez toucher sur le montant des achats directs et indirects, 10 % nets, c’est-à-dire que si je fais 3400 € d’achat chez vous, vous allez toucher 340 €. »

Gagner de l’argent sans rien faire, l’argument semble plaire à madame. Le contrat est simple, ils doivent juste accueillir Serge deux jours tous les trois mois. Serge n’a pas beaucoup de temps alors il n’hésite pas à leur forcer un peu la main.

« Pourquoi ça vous intéresse Madame ?

Là, on fait des choses, on a des gens qui viennent. C’est sympa d’avoir une animation. En plus, à Carpentras, il n’y a pas grand-chose. »

En vingt minutes, l’affaire est conclue.

Serge reviendra ici pour acheter de l’or d’ici deux mois. Des contrats comme celui-ci, il en a signé 150 en deux ans, un record dans la boîte.
Ne pas avoir de boutique propre et pouvoir s’installer n’importe où pour quelques jours seulement, c’est l’un des secrets de son business. Mais pour que ce soit vraiment rentable, il y a une autre condition. Le commercial doit racheter l’or au plus bas prix possible. Alors à chaque fois, il met le paquet.

Ce matin, l’opération vient de commencer chez un buraliste d’Arles, les clientes font déjà la queue. Toutes ont raclé leurs fonds de tiroir pour y trouver une vieille médaille de communion ou une gourmette et espèrent bien gagner un peu d’argent. Serge va leur racheter leur or à 8,20 € le gramme, c’est le tarif décidé par son patron.

8,20 € le gramme, c’est tout de même 40 % de moins que le prix proposé par Thierry Kostik ce même jour dans sa boutique à Strasbourg. Malgré ce tarif peu compétitif, Serge a du succès. Son truc, c’est de laisser penser aux clientes qu’elles font toujours une bonne affaire.

La tactique de Serge fonctionne parfaitement, les clientes ne négocient pratiquement jamais. Car dans 90 % des cas, elles n’ont tout simplement aucune idée du cours de l’or.

« Ça sera 115 € pour vous.

Je ne pensais pas en arriver à ce prix-là »

115 €, en réalité ce n’est pas le meilleur prix. Si cette dame s’était rendue chez le bijoutier du coin ce jour-là, elle aurait récupéré 20 % de plus. Un manque à gagner important pour elle, qui vit avec le RMI.

« Je ne touche que 395 euros chaque mois. Ça me permettra de souffler un petit peu.

Pourquoi vous n’avez pas cherché à vendre ce bijou ailleurs ?

Je ne sais pas, parce que je n’y ai jamais pensé peut-être. »

Avec un argumentaire et des méthodes publicitaires bien rodés, la société parvient même à fidéliser ses clients. En moyenne, un sur quatre reviendrait régulièrement vendre son or. Des opérations comme celles-ci, Serge en fait une centaine par an. Il est aujourd’hui le meilleur commercial du groupe et son salaire est en conséquence, jusqu’à 5 000 € nets par mois, c’est deux fois le revenu normal d’un VRP.

Après chaque opération, Serge retrouve une chambre d’hôtel. Il y a encore deux ans, ce représentant de 54 ans était au chômage. Depuis, il a relancé sa carrière avec le rachat d’or. Les bonnes semaines, Serge parvient à récolter jusqu’à quatre kilos de métal précieux. Et pour lui, peu importe que ses bijoux n’aient pas été rachetés au meilleur prix du marché. Au contraire, il est persuadé de rendre un service aux familles.

Serge ne garde jamais l’or avec lui. Chaque soir, il l’expédie à son employeur et surprise, les bijoux et les pièces rachetés à travers toute la France vont quitter le pays, car celui qui les attend impatiemment se trouve à l’étranger, en Allemagne.

À deux heures de route de Strasbourg, une zone industrielle avec, au milieu, un bâtiment discret. Dans le business de l’or, la première règle c’est la sécurité.

Roland Martin est le patron de Serge Navarro. C’est dans ces bureaux qu’arrive tout l’or récolté en France par ses commerciaux.

« Ce que vous voyez ici, c’est si vous voulez la présentation germanique et la présentation française. » Il y a même les fameuses tantes de rachat d’or version originale et bien sûr en version française. Quatre femmes trient, ici, toute la journée les paquets d’or arrivés de toute Europe.
« Et ça arrive d’où ?
C’est une action qui a été faite à Marseille.
Vous avez racheté pour combien ?
Sur cette action, il y en a eu pour 5128,11 €. »

Roland Martin a eu l’idée de s’attaquer au marché français il y a cinq ans. Pour acheter cet or, il a embauché en France une quarantaine de commerciaux, un bataillon deux fois moins important qu’en Allemagne et pourtant, c’est en France que la société réalise aujourd’hui ses meilleurs chiffres.

« La France est un pays fascinant, c’est peut-être le plus beau pays du monde.

Et où il y a de l’or sous les matelas.

Ou dans des sacs de mayonnaise. J’ai vu des fermières arriver chez moi avec des sacs, qui me proposaient des pièces de plusieurs générations. On voyait les âges et c’était pour acheter un tracteur. Donc c’est quelque chose que vous ne trouvez vraiment pas en Allemagne. L’Allemand a toujours eu le deutsche mark, il lui faisait confiance. Le Français faisait confiance à son louis d’or. »

Et Roland n’est pas difficile sur la marchandise, des couronnes du vieil oncle, au dentier de mémé, il achète tout ce qui brille, à condition que ce soit bien de l’or.

Si Roland fait tout pour acheter un maximum de bijoux et de pièces, c’est parce qu’il a de très gros clients qui lui rachètent son métal précieux et au prix fort. Ce ne sont pas des particuliers qui voudraient faire un placement, mais des industriels qui ont besoin d’or pour fabriquer par exemple des puces électroniques, des pièces informatiques ou encore des prothèses dentaires. Bref, de gros consommateurs.

Alors, pour les fournir plus rapidement, Roland a mis en place sa propre fonderie. C’est la zone la plus sécurisée de la société. Derrière cette porte, il y a l’homme qui fait gagner des millions à l’entreprise.
Quand il est là-dedans, il est le seul qui peut entrer ou ouvrir. Là, vous pouvez essayer de lui mettre un revolver, ça ne va pas l’impressionner, même pas un bazooka.

Chaque jour, ce grand gaillard au look de forgeron s’isole ici pour fondre des centaines de bijoux. Ils sont jetés dans un four chauffé à 1500 degrés, puis le métal en fusion est versé dans un moule et pas question d’en laisser une goutte. En quelques minutes, tous les bijoux ont été transformés en ce cake grisâtre, de l’or 18 carats. Mais comme il est encore brûlant, le fondeur va brusquement le plonger dans un bain d’eau froide. Une fois refroidi, ce bloc d’or va pouvoir être revendu à des industriels.

Ce genre d’opération assure une marge confortable à la société de Roland Martin. Comme par exemple avec ce petit lingot de 430 g. Pour le fabriquer, Roland Martin a acheté pour environ 3000 € de bijoux, il devrait à l’arrivée en tirer le double, 6 000 €, soit 3000 € de marge brute. Il doit bien sûr payer toutes ses charges et ses employés. Au final, il en tire quand même une somme rondelette.

« Combien ça vous rapporte, ça ?

Je vais gagner là-dessus 800 € en net et puis je paye les impôts. Les impôts d’entreprise en Allemagne sont de 53 % plus élevés qu’en France. On gagne bien notre vie, mais on ne devient pas millionnaire d’un jour à l’autre. »

Avec la crise financière qui s’annonce durable, le cours de l’or ne devrait pas chuter de sitôt. Pour la première fois cette année, la société de Roland Martin affirme qu’elle devrait réaliser près de 8 % de bénéfices nets.

Emission CAPITAL sur M6 du 26 avril 2009 – Transcription ABW

Sémiotique de la crise

Mercredi, février 18th, 2009

Article diffusé avec l’autorisation de son auteur : Jean-Maxence Granier – Think-Out

S’il existe bien un consensus sur la crise actuelle et sa gravité, sur l’ensemble des continents et quelles que soient les idéologies, puisque les inquiétudes des libéraux de Davos font écho à celles des altermondialistes de Belém, il est intéressant d’opérer des distinctions au sein même des interprétations du phénomène et de proposer une approche sémiotique de celles-ci à travers les polarités variées qui organisent le champ des différentes lectures à laquelle cette crise donne lieu.

1. La notion de crise

Le concept de « crise », au sens médical, psychologique, économique, politique, culturel, du terme, correspond à l’idée d’une rupture à partir d’un état antérieur réputé stable, cette rupture étant souvent connotée négativement et constituant une tension, un risque. La crise vient interrompre, plus ou moins brutalement, un état perçu comme normal, neutre ou orienté positivement.

La notion de crise s’applique à des univers divers, individuels (physique, psychique) ou collectifs (économique, politique, culturel) mais ce qui nous intéresse ici, c’est de qualifier les différentes polarités qui caractérisent la sortie de crise, c’est-à-dire l’état dans lequel le système, au sens très large, se retrouve après la période de crise elle-même. Nous définissons donc la crise non par sa nature, sa durée ou son intensité, mais par l’état sur lequel elle débouche. Nous en distinguons 4 (voir tableau 1) :

État A. La crise ramène le système à son état antérieur. Quelle qu’ait été son intensité, elle se clôt par un retour à la normale, par une forme d’homéostasie. Dans cette logique, il faut faire cesser la crise au plus vite puisqu’elle constitue un accident qui finira par déboucher sur un retour à la normale.

État B. La crise se clôt vers un retour au système initial, mais celui-ci ne reste pas inchangé, car pour faire face à elle, il a dû s’adapter, se modifier en regard d’un nouveau contexte. Cette adaptation procède largement d’une autorégulation, d’une possibilité pour le système en question d’intégrer de nouvelles données issues de la situation nouvellement créée, pour justement y faire face. L’adaptation peut être plus ou moins profonde, ponctuelle ou durable, mais elle demeure réversible et fait du système l’acteur de sa transformation.

État C. La crise contraint le système initial à se transformer radicalement au risque sinon de disparaître. Cette réorganisation excède la logique d’adaptation, car elle n’émane plus seulement de l’intérieur du système, de ses capacités intrinsèques d’accommodation, mais d’une nouvelle configuration qui produit une mutation en profondeur, qui n’est plus réversible et en quelque sorte subie par le système en question.

État D. Le système existant initialement ne survit pas à la crise qui accouche d’un modèle radicalement nouveau ou du chaos. La rupture est paradigmatique et s’inscrit dans une solution de continuité radicale par rapport à l’état initial.

Les états A et D se caractérisent par un régime d’immutabilité/rigidité au sens où le système soit se perpétue à l’identique, soit disparait.

Les états B et C se caractérisent par leur mutabilité/souplesse car le système soit s’accommode soit mute en profondeur suite à la crise.

Les états A et B relèvent d’une logique de continuité dans la mesure où, soit le désordre introduit par la crise correspond à une parenthèse plus moins longue, mais circonscrite dans le temps, soit il donne lieu à une stratégie d’adaptation qui permet au système de persévérer dans son être.

Les états C et D relèvent d’une logique de discontinuité dans la mesure où la crise débouche soit sur une transformation radicale qui change la nature même du système initialement entré en crise, soit sur la rupture de fait que constitue la disparation du système initial.

Pour les sémioticiens (les autres lecteurs peuvent faire l’économie de ce paragraphe plus technique), on notera que l’on peut aussi représenter ces polarités sous la figure d’un carré sémiotique qui permet de déployer le couple initial « perpétuation du système » et « disparition du système » (voir tableau 2) en l’articulant à deux sub-contraires qui seraient « non-disparition du système » et « non-perpétuation du système ». La continuité correspond à la deixis positive (A+B) et la discontinuité à la deixis négative (C+D). Le méta-terme correspondant à A et D et celui de l’immutabilité qui se solde soit par la continuité soit par la disparition, le méta-terme correspondant à B et C est celui de la mutabilité sous forme d’adaptation ou de refondation.

Ce modèle décrivant les différents états de sortie de crise possibles, permet de mieux comprendre les postures prises aujourd’hui face à la crise économique que nous connaissons.

2. La crise économique de 2008

Notre but n’est pas ici de décrire ou d’expliquer une nouvelle fois la crise actuelle mais de voir comment elle est interprétée dans le champ socio-économique et politique. Si, en effet, il y a bien consensus sur sa gravité, on constate qu’il existe différentes manières bien différentes de lui donner sens et ce sont ces manières que l’on voudrait disposer selon les polarités définies plus haut de manière générique. On voudrait pour chaque pôle possible voir quelles sont les causes principalement mises en avant pour expliquer cette crise et quelles sont les solutions majeures proposées.

2.1. Les logiques de continuité

2.1.1. La posture A

La posture A est celle d’un retour à l’état antérieur. Elle est aujourd’hui intellectuellement assez difficile à tenir même si elle est sans doute dans le cœur de beaucoup qui voudraient se réveiller du cauchemar. Si on trouve peu d’optimistes invétérés pour remettre en cause le caractère systématique et mondial de la crise, les questions sur la date de sortie de celle-ci, portent bien en elles le désir que les choses reviennent à ce qu’elles furent et si possible au plus tôt. Le « quand » est ici le symptôme d’un évitement partiel du « pourquoi ». On sait d’ailleurs bien que pouvoir répondre à cette question serait déjà une manière de solution, puisque la crise est étroitement liée au champ d’incertitude qu’elle déploie devant nous. Les tenants de cette posture auront naturellement tendance à revenir aux causes les plus immédiates de la crise, à ses symptômes au fond, laissant de côté les plus structurelles et partant d’aller aux remèdes les plus immédiats aussi. Les solutions envisagées se centrent au premier chef sur l’éradication des actifs « toxiques » disséminés dans les comptes de la haute finance et des petits porteurs et sur la réinjection massive d’argent par l’État dans le système bancaire, sans trop de conditions, pour réinstaurer la confiance et la liquidité et relancer le crédit. Au fond, on en reste à l’idée qu’une fois le système bancaire sauvé, l’essentiel est fait. Pour ce faire, on baisse les taux (USA) pour augmenter les marges bancaires, l’État concourt à des augmentations de capital et à des reprises de provisions afin de permettre aux banques d’accroître leurs fonds propres et de relancer la machine en prêtant aux entreprises et aux ménages. Il s’agit au premier chef de lutter contre le « Credit Crunch » et le sinistre bancaire pour faire face au ralentissement économique qu’il enclenche. Cette approche peut opérer des distinctions au sein du capitalisme financier entre les bonnes pratiques et les dérives de quelques égarés (Kerviel) ou de quelques aigrefins (Madoff) mais globalement elle ne remet pas en cause le dispositif, demandant simplement à l’État d’intervenir pour débloquer le système, jusqu’à quelquefois se substituer aux banques en prêtant directement aux entreprises (cf. la France et le prêt au secteur automobile).

2.1.2. La posture B

Cette posture propose une lecture à la fois plus critique et plus ambitieuse de la crise en reconnaissant qu’il y a bien quelque chose de pourri au royaume de la finance. C’est d’abord la crise financière, spéculative qui sera pointée du doigt avec en particulier : les dérives des organismes de crédit immobilier hypothécaire qui ont volontairement prêté à des gens insolvables pour garantir des taux d’intérêt maximaux, l’inconscience des traders surpayés et court-termistes, l’impéritie des agences de notation aux relations ambiguës avec ceux-là mêmes qu’elles doivent contrôler, des règles comptables (évaluation des actifs financiers au prix du marché) et prudentielles comme des critères de solvabilité qui ont évolué de manière trop lâche en ouvrant la porte à tous les risques ou encore la distinction qui s’est effacée entre banque de dépôt et banques d’investissement (remise en cause du Glass-Steagall Act de 1933). Quant aux solutions, le discours dominant est celui de la régulation de l’intérieur, de l’autorégulation en demandant aux acteurs eux-mêmes de revenir à la raison, de bien vouloir prêter à des taux qui ne soient pas usuraires ou d’éviter de distribuer trop ouvertement des millions de dollars de bonus à des dirigeants qui ont mené leurs entreprises au bord de la faillite. Cette posture s’appuiera volontiers sur la distinction entre un capitalisme industriel et un capitalisme financier, coupable de quelques excès, entre au fond un bon et un mauvais capitalisme qui se serait laissé emporter par les effets de levier, la titrisation, les produits dérivés, les gros bonus, le court terme et les ROI à 15 %, quant on ne distingue pas entre une bonne spéculation, utile aux opérations de couverture, et une mauvaise spéculation, ramenée à une logique de pari sur les monnaies ou les matières premières et de surenchère sur l’avenir ! Cette posture a été occupée de l’intérieur du système et bien avant le démarrage effectif de la crise par un certain nombre de Cassandres, ce qui ne laisse pas d’inquiéter sur son caractère peu audible en tout cas d’un point de vue collectif (cf. Patrick Artus, Le Capitalisme est en train de s’autodétruire, avec M.-P. Virard, La Découverte, 2005). C’est encore la posture d’un économiste comme Michel Aglietta (La crise : pourquoi en est-on arrivé là ? Comment en sortir ? Michalon, 2008) : « Les responsables politiques doivent prendre conscience qu’il s’agit d’une crise globale de la finance et qu’il faut des changements dans la réglementation. Un retour de l’autorité de l’État sur les marchés est nécessaire pour réduire les risques. Il faut inventer une nouvelle organisation de la finance qui soit au service de l’économie et non pas au service d’elle-même, comme ces dernières années où les profits et les bonus ont explosé à des niveaux indécents. », L’Express, 15/09/2008 ou d’un Jacques Attali qui prône le passage à une gouvernance mondiale comme opérateur de cette nécessaire régulation (cf. La crise, et après ? Fayard, 2008).

2.2. Les logiques de discontinuité

2.2.1. La posture C

La posture C, qui appelle à une mutation profonde, s’inscrit à la fois dans l’économique et le politique en proposant justement une réarticulation de ces deux champs face à la crise. Elle se caractérise par une approche beaucoup plus globale de celle-ci, par exemple par une mise en perspective plus nette des enjeux écologiques, la dérive financière comme le risque écologique apparaissant comme les deux faces de la même monnaie ultra libérale. Elle porte sa critique sur une évolution plus ancienne et plus profonde, liée à la période des trente dernières années, et sur une remise en cause très vive de l’ultralibéralisme américain porté par les épigones de Milton Friedman. Pour cette posture, la crise que nous vivons est d’abord l’occasion de repenser à la fois les rapports économiques internationaux (rapports Nord/Sud, crises alimentaires, délocalisations sauvages), le rapport de la société industrielle à la nature et aux générations futures, la question de l’équilibre entre le capital (actionnaires, dirigeants qui sont d’abord des actionnaires) et le travail (appauvrissement des classes moyennes, augmentation des écarts entre les plus riches et les plus pauvres) et enfin le rapport entre pouvoir politique et pouvoir économique. La crise financière actuelle n’est plus perçue comme un fatum qui pèserait soudain sur le destin des hommes et des sociétés, mais bien comme le produit d’une certaine conception de l’économie et du politique. Elle pose ainsi la question du fonctionnement réellement démocratique de démocraties, de leur capacité à réguler un capitalisme mondialisé, qui subsume assez largement la puissance publique telle qu’elle s’exerce au niveau des nations. Elle interroge l’écart assez radical entre la logique démocratique visant idéalement au bien commun et les stratégies d’entreprises qui ne gèrent ni le long terme ni les externalités négatives et socialisent les pertes après avoir privatisé les bénéfices. Ce discours est soutenu par un Joseph Stiglizt (Un autre monde : contre le fanatisme du marché, Fayard, 2002) qui stigmatise les inégalités, face à la richesse comme face à l’information qui permet de l’acquérir ou les instances mondiales de régulation comme le FMI, qui, sous l’apparence du bien commun universel, défendent d’abord, dans les rapports Nord/Sud, les intérêts des économies jusqu’alors dominantes. C’est aussi la posture de Paul Krugman (L’Amérique que nous voulons, Flammarion, 2007), autre prix Nobel et critique virulent du double mandat de G. W. Bush : « C’est une crise de l’érosion. C’est une crise des certitudes dans le système. C’est une crise du crédit bancaire, de l’énergie à bas prix, de l’accès à la nourriture, du commerce mondial. Et, surtout, de la régulation ou de son absence. Et, contrairement à ce que l’on entend, il n’y a aucune gouvernance économique et financière dans le monde depuis vingt ans, c’est une fumisterie. Et cela peut avoir des conséquences dramatiques. (…) » Libération, 13/10/08 ou celle d’un Paul Jorion qui dans son ouvrage La crise : des subprimes au séisme financier planétaire (Fayard 2008), déroule une critique très vive de l’économie de marché comme des économistes qui la soutiennent théoriquement, en insistant sur la dimension mortifère de l’augmentation des écarts entre capital et travail, comme sur les risques associés à la spéculation : « Je suis surpris de voir que mes livres se vendent bien mais qu’il n’y a pas un seul homme politique qui me consulte ! C’est comme les économistes, ils sont à l’intérieur d’un système. Ce système n’a pas encore compris qu’il est en train d’affronter cette crise de civilisation à laquelle je faisais allusion. Alors, quelles sont les solutions ? Je propose notamment qu’on écrive une constitution pour l’économie, éliminant un certain nombre de principes entièrement destructeurs. Les paris sur l’évolution des prix – des matières premières, par exemple – sont aujourd’hui au cœur du processus économique ; on a ouvert grand les portes du marché des matières premières aux spéculateurs. Ils en sont devenus les acteurs dominants. C’est de la folie. D’autre part, il faudrait repenser complètement le problème des prêts à la consommation. C’est une bonne chose que les banques prêtent de l’argent entre investisseurs et dirigeants d’entreprises, parce que ça produit de la richesse dans le monde ; on fait travailler les gens et on produit des biens et des services. Mais prêter de l’argent à des consommateurs pour qu’ils achètent des biens, alors que leurs salaires ne leur permettent pas, c’est une aberration » Telerama 31/10/08.

2.2.2. La posture D

Cette ultime posture voit dans la crise se dessiner la fin même du capitalisme et l’appelle souvent de ses vœux. La crise se teinte d’une dimension presque positive, malgré les difficultés sociales qu’elle engendre, comme promesse d’un changement de paradigme radicale. La dimension cyclique des analyses A et B qui intégraient au fond la crise au rythme intrinsèque du capitalisme (euphorie/inquiétude, relance/rigueur, inflation/déflation, etc.) est remise en cause au profit d’un véritable épuisement du capitalisme et de l’économie de marché qui verraient là approcher leur fin. Cette posture insiste sur l’instabilité maximale du système, lit l’enchaînement des différentes crises récentes et plus anciennes non sous le signe de la régénération, mais sous celui de l’épuisement. L’économie de marché est fortement remise en cause dans ses fondements, confrontée qu’elle serait à une politique d’accumulation sans fin. Les solutions évoquées sont bien sûr d’abord politiques (critique des limites de la démocratie face au marché) mais aussi économiques (décroissance). Elles appellent à l’élaboration d’un système radicalement nouveau.

Sous des formes quelquefois très différentes, les philosophes Jean-Claude Michéa (L’empire du moindre mal : essai sur la civilisation libérale, 2007, Climats), qui démontre comment libéralisme économique et libéralisme politique sont littéralement coproduits l’un par l’autre et en appelle à une sorte d’égalitarisme populaire d’inspiration orvellienne, et Alain Badiou, qui critique la démocratie comme inopérante et appelle au retour d’une forme de communisme authentique : On a souvent parlé ces dernières semaines de « l’économie réelle » (la production des biens). On lui a opposé l’économie irréelle (la spéculation) d’où venait tout le mal, vu que ses agents étaient devenus « irresponsables », « irrationnels », et « prédateurs ». Cette distinction est évidemment absurde. Le capitalisme financier est depuis cinq siècles une pièce majeure du capitalisme en général. Quant aux propriétaires et animateurs de ce système, ils ne sont, par définition, « responsables » que des profits, leur « rationalité » est mesurable aux gains, et prédateurs, non seulement ils le sont, mais ont le devoir de l’être. Il n’y a donc rien de plus « réel » dans la soute de la production capitaliste que dans son étage marchand ou son compartiment spéculatif. Le retour au réel ne saurait être le mouvement qui conduit de la mauvaise spéculation « irrationnelle » à la saine production. Il est celui du retour à la vie, immédiate et réfléchie, de tous ceux qui habitent ce monde. C’est de là qu’on peut observer sans faiblir le capitalisme, y compris le film catastrophe qu’il nous impose ces temps-ci. Le réel n’est pas ce film, mais la salle. (Le Monde, 17/10/08) ou encore le sociologue américain altermondialiste Immanuel Wallerstein, qui pose une analyse du capitalisme comme lieu de la marchandisation de toute chose et comme dissymétrie fondamentale entre un centre où s’accumule le capital et des périphéries toujours spoliées : « Mais je pense que les possibilités d’accumulation réelle du système ont atteint leurs limites. Le capitalisme, depuis sa naissance dans la seconde moitié du XVIe siècle, se nourrit du différentiel de richesse entre un centre, où convergent les profits, et des périphéries (pas forcément géographiques) de plus en plus appauvries. A cet égard, le rattrapage économique de l’Asie de l’Est, de l’Inde, de l’Amérique latine, constitue un défi insurmontable pour « l’économie-monde » créée par l’Occident, qui ne parvient plus à contrôler les coûts de l’accumulation. Les trois courbes mondiales des prix de la main-d’œuvre, des matières premières et des impôts sont partout en forte hausse depuis des décennies. La courte période néolibérale qui est en train de s’achever n’a inversé que provisoirement la tendance : à la fin des années 1990, ces coûts étaient certes moins élevés qu’en 1970, mais ils étaient bien plus importants qu’en 1945. En fait, la dernière période d’accumulation réelle – les « trente glorieuses » – n’a été possible que parce que les États keynésiens ont mis leurs forces au service du capital. Mais, là encore, la limite a été atteinte ! » (Le Monde, 11/10/08), sont les porteurs de cette approche.

Cette posture, plus radicalement politique, interroge le système de l’extérieur, et considère la crise non comme un accident, mais comme le révélateur de ses limites intrinsèques.

Conclusion

La posture A et la posture B s’appuient l’une comme l’autre sur une approche cyclique de la crise, la première la ramenant à une crise de confiance à résoudre en réduisant le stress bancaire, la seconde en réformant les excès d’un capitalisme financier emporté dans son élan. Ce qui rapproche ces deux attitudes, c’est au fond de considérer la crise comme une cause, la posture A ayant tendance à naturaliser au maximum cette cause, jusqu’à en faire l’équivalent d’une catastrophe naturelle contre laquelle tout le monde doit s’unir et lutter, tandis que la posture B construit la crise comme un excès que le retour à la raison pourrait contenir. Ces deux postures maintiennent le paradigme initial pratiquement tel quel ou au prix d’une réforme interne plus conséquente. Elles répugnent à établir des liens entre la crise dite des « subprimes » et ses effets sur l’économie, et des questions plus larges, sociales, écologiques, alimentaires, ou géostratégiques. Enfin, ces postures sont très largement marquées par une lecture progressiste du capitalisme, faisant de chacune de ses crises le signe même de sa capacité à perdurer ou à s’adapter

Les postures C et D, sous la figure de la refondation pour la C, sous la figure de l’épuisement pour la D, se situent au contraire dans une logique de discontinuité beaucoup plus marquée. Ces deux postures se caractérisent par le fait qu’elles considèrent la crise comme un effet, voire un symptôme, d’un dysfonctionnement à la fois plus ancien et plus fondamental, celui même de l’économie de marché, ou en tout cas de sa dérive libérale, stigmatisée sous les traits de la « pensée unique ». Elles opèrent un renversement causal en faisant de la crise le résultat et non la cause d’une dérive entamée depuis longtemps.

On voit ainsi apparaître certaines dominantes dans l’interprétation de la crise (cf. tableau 3), la logique de la discontinuité impliquant de manière forte la question politique, une vision plus globale de la crise, non pas cyclique mais vectorielle (accumulation de crises jusqu’à une crise finale) et se situant plutôt à gauche ou à l’ultragauche, la logique de la continuité, plutôt à droite, s’inscrivant elle dans le seul champ de l’économique, dans une approche plus étroitement circonscrite dans le temps d’une crise qui commencerait en 2008 et qui s’inscrirait dans une cyclicité quasi naturelle au capitalisme.

Cette réflexion sémiotique sur l’organisation du champ des discours sur la crise, caricature évidemment en quatre grandes postures le continuum qui, en réalité, préside à la variété des regards possibles. Mais ce schématisme permet de voir comment s’infléchissent dans un sens ou un autre des lectures différenciées d’une crise qui, derrière l’unanimisme de façade, suscite des interprétations bien distinctes. L’intérêt du carré sémiotique est de permettre, comme nous l’avons fait, de positionner différents types de discours en regard les uns des autres, mais de saisir aussi comment certains acteurs infléchissent leurs discours au fur et à mesure du déroulement de la crise et des effets qu’elle produit, les principales opérations de passages se faisant clairement au niveau du registre de la mutabilité, sur l’axe continuité / discontinuité, entre les pôles B et C.

Article de Jean-Maxence Granier – Think-Out

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Pour ou contre le protectionnisme

Lundi, février 16th, 2009

CONTRE : (lu dans DIRECT8)

Les récentes mesures d’aide décidées par la France annoncent elles le retour du protectionnisme ? Réponse de Jean-Pierre Helfer, directeur général d’Audencia Nantes Ecole de management : En effet, apporter des aides aux entreprises d’un même secteur industriel est une décision qui relève, lorsqu’elle n’est pas concertée avec d’autres pays, d’un regain de patriotisme économique. Surtout lorsque la mesure s’accompagne de l’obligation de non délocalisation d’activités sur une certaine durée. Mais de telles mesures existent dans la quasi-totalité des pays.
Est-ce bon pour les entreprises? La tentation du protectionnisme est grande, pour un pays, car les mesures sont en général bénéfiques pour les entreprises à court terme. Mais à moyen
et à long terme, le protectionnisme est toujours créateur de difficultés. L’entreprise ne peut plus échanger, voit ses sources d’approvisionnement extérieur et de marchés étrangers se tarir, et elle connaît alors les pires difficultés. Une mesure protectionniste est pour une entreprise comme
une bouffée de Ventoline pour un asthmatique. Elle procure une aisance passagère mais ne soigne pas.
A terme, quel est l’impact pour l’attractivité de la France? La France est engagée dans un défi mondial. Son attractivité est, et sera étroitement liée à la compétitivité de ses entreprises. Des mesures protectionnistes, fortes ou légères, ne seront jamais qu’un élément
explicatif de l’attractivité de notre pays. Ce qui compte, c’est la faculté d’innovation, la mise en oeuvre
de l’intelligence, la cohésion sociale, le désir d’entreprendre…

POUR : (lu sur AgoraVox)

Construire un protectionnisme européen de croissance

L’établissement d’une forme de protectionnisme est donc essentiel pour permettre la hausse des salaires dans les pays occidentaux, sinon la concurrence avec les pays émergents provoquera chômage et déflation salariale. Il ne s’agit pas de retourner à l’autarcie. Il n’est en aucun cas nécessaire de remettre en cause le commerce avec des pays comparables au nôtre, ni même d’arrêter complètement le commerce avec les pays émergents. En outre, une restriction de certains commerces aura un impact écologique positif.

Il s’agit d’éviter de faire peser une concurrence destructrice pour les salaires et l’emploi. Des solutions existent. Maurice Allais recommande l’utilisation de quotas d’importations (qui pourraient être vendus) : il recommande de réserver 20% du marché industriel aux importations et 10% du marché agricole. Jean-Luc Gréau recommande des droits de douane qui seraient fonction du niveau des salaires. Enfin, il existe toujours une solution fiscale comparable à ce qu’a fait l’Allemagne avec la hausse de sa TVA.

CONSENSUS :

Friedrich List (économiste allemand, partisan et théoricien du protectionnisme éducateur), considère le protectionnisme comme nécessaire à court terme pour amorcer le développement d’une économie. Le libre-échange ne serait alors juste qu’entre pays de puissance économique comparable. Un pays, ayant une fois rattrapé le niveau des autres, pourra passer à un système de libre-échange qui reste l’objectif de long terme. Il explique :
«Le protectionnisme est notre voie, le libre-échange est notre but.»

Etre et ne plus avoir… Les « décroissants »

Vendredi, février 13th, 2009

Même si elle pourrait être taxée de caricaturale, l’émission Envoyé Spécial d’hier soir sur France 2 est l’occasion pour nous de parler de cette nouvelle tendance qui préfigure peut-être notre mode de vie dans dix ans : La décroissance. Modestes ou aisées, de plus en plus de familles françaises ont décidé de consommer moins, pour polluer moins. L’un n’a plus de voiture, il a résilié son abonnement de portable et désormais, il récupère tout ce qu’il peut dans les vide-greniers. Tel autre (chef d’entreprise) parisien de 32 ans ne cherche pas à faire des économies mais tout simplement à sauver la planète. Une autre compte installer bientôt des WC où l´eau est remplacée par de la sciure de bois. Mais vit-on bien en n´achetant qu’un T-shirt tous les 6 mois et en se déplaçant à vélo ? Qu’en pensent les enfants qui ne reçoivent à Noël que des jouets d´occasion ? Plongée dans le monde des « décroissants » :

(LU SUR LECOURRIER.CH) Lenteur, convivialité, mais surtout «frugalité». Entendez par là: consommer avec modération, voire sobriété, et employer le temps que l’on soustrait à la satisfaction de nos besoins marchands, à d’autres activités: les longs repas avec des amis, les promenades, le jardinage. Le maître-mot est la «décroissance», un mouvement qui va à rebours de l’économie traditionnelle. Son but est de passer à une société où les hommes et les femmes préservent les ressources qu’offre la Terre. Car au rythme actuel, celles-ci seront épuisées dans moins de cinquante ans.
Les adeptes de ce credo, qui ont tenu congrès à Lyon en septembre dernier2, s’en prennent à la conviction dominante que «plus égale mieux». Sur ce concept, les pays riches ont résolument établi le cap de leurs politiques économiques. Et en économie, cette croyance se traduit par la hausse de la production de biens et de services. Mais, pour les «décroissants», le corollaire en est, inévitablement, l’épuisement programmé des ressources naturelles de la planète. «Il reste, au rythme de consommation actuel, 41 années de réserves de pétrole, 70 années de gaz, 55 années d’uranium», rappelle Bruno Clémentin, président de l’Institut d’études économiques et sociales pour la décroissance soutenable (IEESDS), cité par la revue Imagine 42.

(LU SUR WEB-LIBRE.ORG) pour les « décroissant », la consommation n’a plus de prise sur eux, ils la maîtrisent et apprennent à leurs enfants à éviter les pièges de la publicité. Dans cette famille de consommateurs exigeants, on trouve également des « consom’acteurs », recherchant avant tout des produits de commerce équitable, par exemple. Les études américaines ont également déterminé d’autres nouveaux acteurs de la consommation, les « slow food » et les « slow life », mouvements nés en Italie qui vantent les vertus d’une vie plus lente et du retour à la convivialité, pour lutter contre les agendas surchargés et les fast-foods. On compte également parmi les rangs de ces contestataires de la consommation à tout prix, des « downshifters », autrement dit des désengagés, qui souhaitent ralentir dans tous les domaines, mais surtout celui du travail. Ils sont rejoints par les soho-solos qui travaillent à leur compte souvent à leur domicile et à leur rythme.

(LU SUR DECROISSANCE.ORG) Nous savons qu’il n’existe pas de développement et de croissance sans fin. Au contraire, nous pensons que notre humanité n’émerge que lorsque nous sommes capables de nous fixer des limites. Mais il ne suffit pas d’être contre la croissance économique et les sociétés développementistes, nous devons dire à partir de quels points de vue, en nous fondant sur quelles valeurs nous voulons construire un autre type de société. La question n’est pas seulement d’être pour la décroissance, mais de savoir quel contenu nous voulons lui donner, car, s’il existe une théorie critique de la croissance, il n’existe pas de théorie toute faite de la décroissance. Ce mot d’ordre est un mot-obus pour pulvériser la pensée économiste dominante, qui ne se limite pas au néo-libéralisme. Le succès rapide du mot d’ordre de la décroissance est dû à la coexistence de quatre crises majeures du système : une crise environnementale (dérèglement du climat), une crise sociale (montée des inégalités), une crise politique (désaffection et dérive de la démocratie), une crise de la personne humaine (perte de sens). Le système développementiste écrase l’homme comme il écrase les liens sociaux et détruit la nature. Le mot d’ordre de la décroissance est donc une tentative pour amorcer une sortie à cette quadruple crise. Le terme a des inconvénients : il est négatif, il flirte même parfois avec des figures douteuses : celle de «la terre ne ment pas» du maréchal Pétain ou les déclarations du baron Seillière : «Il faut siffler la fin de la récréation». Nous sommes donc sur une ligne de crête. Mais la décroissance a un avantage considérable sur ses concurrents : il est très difficilement récupérable. Il attaque frontalement le capitalisme et la société de consommation dans leur idéologie mais aussi dans leur imaginaire sans se limiter à leurs conséquences.

Une lettre persane

Vendredi, janvier 30th, 2009

Un voyageur venu d’un autre système stellaire a récemment visité la Terre et a tenu à informer les siens de ce qu’il avait pu y observer. Arrivé sur notre planète alors qu’y fait rage une crise profonde, il en informe ses correspondants lointains dans les termes que voici :

« Il existait ici il y a quelques années seulement un grand commerce de biens appelés “ABS adossées à des prêts subprime” dont on s’aperçut un jour que leur valeur avait tant baissé qu’ils se vendaient désormais beaucoup plus cher que ce qu’ils valaient. Les acheteurs éventuels disparurent aussitôt et plus personne n’entendit traiter avec ceux qui détenaient de tels biens en grande quantité de peur qu’ils ne fassent bientôt banqueroute. Certains ayant caché de tels ABS au sein d’autres produits appelés CDO (pour Collateralized–Debt Obligations), chacun soupçonna alors chacun de vouloir le gruger et plus personne n’entretint commerce avec personne. Or les habitants de la Terre ont pour habitude d’utiliser pour toutes leurs entreprises, plutôt que leur argent propre, celui qui appartient à quelqu’un d’autre, usage très dispendieux cependant car il leur faut payer un loyer pour l’argent qu’ils empruntent et le montant de ces « intérêts » ne manque pas de se retrouver alors en proportion importante dans le prix de tout ce qui se vend et s’achète.

Je demandai à un Terrien pourquoi ne pas utiliser son propre argent plutôt que celui des autres et il m’apprit alors que la plupart de ceux qui ont besoin de cette commodité en manquent, soit qu’il s’agisse pour eux de l’utiliser au titre d’avances pour se procurer les matières premières et les outils nécessaires à leurs tâches, soit qu’il s’agisse de consacrer un tel argent à l’achat d’un bien dont ils ont besoin pour survivre ou pour vivre, sommes qu’ils rembourseront et dont ils acquitteront les intérêts à partir de leurs gages. La question que je lui posai alors fut celle qui eut le plus l’heur de le surprendre : « Comment se fait-il », lui demandai-je, « que l’argent ne se trouve pas là où il est le plus nécessaire ? » Il me fit la réponse suivante : « Cet argent dont nous parlons, on l’appelle quand on ne l’a pas : “capitaux”. Ceux qui en disposent en grandes quantités et qui se font spécialité de les prêter, nous les appelons : “capitalistes” et c’est pour cela que nous appelons “capitalisme” la façon dont nous organisons nos sociétés ».

Je lui expliquai que l’argent devant être emprunté pour s’acquitter des tâches les plus communes et pour vivre au jour le jour, il n’était pas surprenant que toute activité s’interrompe aussitôt que ceux qui en disposent refusent de s’en défaire et le grand désarroi où est plongée sa planète me semblait causé par ce simple fait.

Je lui demandai alors d’où était née chez eux cette idée de confier l’argent aux seuls capitalistes. « Il ne s’agit pas d’une décision qui fut jamais prise », me déclara-t-il, « mais de la conséquence de la combinaison de deux principes : celui de l’héritage et celui de la propriété privée qui permit l’appropriation des communs par un petit nombre ». « Ne voyez-vous pas », lui dis-je, m’échauffant quelque peu, « que l’appropriation privée des communs n’était tolérable que tant que vous n’étiez que peu nombreux et que votre planète vous apparaissait comme un vaste terrain en friche ? ». Au comble de l’exaspération je m’écriai alors : « Si ces principes mettent aujourd’hui votre existence en péril que n’en changez-vous ! » « La chose fut proposée autrefois », me répondit-il sans se départir de son calme, « par un idéaliste appelé Jean-Jacques Rousseau qui, si j’ai bon souvenir, vivait dans un tonneau, mais nous ne pouvons guère modifier ces principes car ils nous furent confiés par nos aïeux qui les tenaient des leurs et nous dirent de bien nous garder d’en changer, raison pour laquelle nous les appelons : “sacrés” ».

Je ne sus bien sûr que répondre. Quelques jours plus tard cependant je prenais la décision de rentrer au pays ».

Article de Paul Jorion

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Réflexions
" Ce qui compte pour un alpiniste, c'est son effort, c'est son adresse, ce sont ses muscles. La corde qui l'assure ne joue aucun rôle tant que tout va bien. Mais elle lui donne la sécurité. De même, l'or ne sert qu'à garantir la confiance. C'est un refuge. "