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Dans une chronique publiée en cette fin  de mois de mai, deux économistes du courant post-keynésien, Steve Keen professeur d’économie à la Kingston University et Dany Lang enseignant-chercheur à Paris XIII et économiste atterré pointent du doigt la dette privée qui n’est pas prise en compte dans les analyses des économistes mainstream. Ils estiment que la prochaine crise financière surviendra dans maximum 36 mois et trouvera son origine dans un pays dont l’économie est “zombifiée” par le recours massif à l’emprunt des particuliers et des entreprises. « Ces crédits transforment les économies en mort-vivants de la dette » affirment-ils !

Entretien avec Dany Lang sur les économies zombifiées.

Jean-François Faure : Votre point de vue surprend parce qu’il est rare. Les économistes, les institutions gouvernementales et financières  s’intéressent fortement à la dette publique qui, pour eux, est le principal risque pour l’économie. On est tous bercés par la petite musique des 3% de déficit public imposés aux Etats membres par l’Union Européenne. Vous estimez qu’on se trompe de cible ?

Dany Lang : Pour moi, un Etat est un emprunteur toujours plus fiable qu’un privé. Un Etat ne part pas à la retraite, ne peut pas avoir d’accident de la vie ou perdre un gros marché qui l’empêchera du jour au lendemain de rembourser ses crédits. Ce qu’il faut regarder c’est à quel taux un pays emprunte. Si les taux à 10 ans (OAT) sont inférieurs à celui de la croissance du PIB alors il n’y a pas de problème.

JFF : Ce qui est le cas en France en mai 2018 Taux 10 ans 0,75% vs prévision de croissance 2018 2% …

DL : …donc plutôt que de mener une politique d’austérité, le Gouvernement devrait plutôt investir dans la croissance en augmentant les dépenses publiques et en baissant les impôts payés par les classes pauvres et moyennes.

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JFF : Vous n’êtes  effectivement pas « mainstream ». Pourquoi augmenter la dépense publique alors que la croissance est là ?

DL : Parce qu’en fait, c’est la dette privée qui dope cette croissance. Et ça les économistes libéraux ne le voit pas ou ne le regarde pas. C’est comme ça qu’ils n’ont pas vu venir la crise de 2008 et qu’ils ne prévoient pas la prochaine.

Les entreprises et les particuliers ont recours à l’emprunt pour investir ou consommer. Le danger, c’est quand ce niveau d’endettement n’est pas accompagné par une augmentation équivalente ou supérieure du PIB, cela veut dire que la dette ne finance pas assez de croissance donc un jour ça va coincer.

Qui dit augmentation du recours au crédit, dit augmentation des taux. Par exemple en ce moment, on prête aux Etats-Unis à des chauffeurs Uber à 25% pour qu’ils puissent s’acheter une voiture. On peut donc s’attendre à de nombreuses défaillances pour rembourser ces crédits dans les mois qui viennent.

C’est pour cela qu’avec mon collègue Steve Keen nous avons écrit que  :

le crédit est un «zombificateur» en série des économies : il les transforme en morts-vivants de la dette. Ces zombies ont trois caractéristiques principales :
1. des niveaux de dette privée avant crise supérieurs à 150 % du PIB ;
2. avant la crise, des niveaux élevés de demande alimentée par le crédit ;
3. un taux d’endettement encore élevé après la crise, mais une demande fondée sur le crédit faible ou négative.

JFF : Et donc il y a des économies zombifiées en ce moment ? Des pays d’où pourrait partir une nouvelle crise financière ?

DL : On a l’habitude de penser que les Etats-Unis pourraient être à nouveau le déclencheur mais en fait nous n’y croyons pas. Pour la Chine, qui, pourtant, a provoqué une formidable bulle immobilière avec un endettement privé de l’ordre de 200% du PIB, on peut imaginer que l’Etat reprendra le contrôle quand le besoin se fera sentir.

Ce que nous écrivons dans notre tribune c’est qu’en général :

 les économies déjà zombifiées (Japon, Danemark, Irlande, Pays-Bas, Nouvelle-Zélande, Portugal, Espagne, Etats-Unis, Royaume-Uni) ne présentent aucun danger. Il faut plutôt regarder les pays où  la croissance est encore soutenue par le crédit et où la dette privée progresse plus vite que le PIB nominal. Et là on trouve Hong Kong et la Chine, l’Australie, la Belgique, le Canada, la Corée du Sud, la Norvège, la Suède et l’Irlande.

(Pour cette dernière, il faut se méfier des chiffres en effet, une grosse partie du PIB est « financière », générée par les GAFA qui s’installent dans ce pays pour de l’optimisation fiscale, ces subsides ne sont pas réinjectés dans l’économie locale, ndr.)

Nous avons enfin des pays à surveiller parce qu’ils répondent à une de ces caractéristiques :  les Pays-Bas, la Suisse, la Finlande, la France, la Nouvelle-Zélande, la Malaisie, Singapour et la Thaïlande.

JFF : Donc une crise est en approche mais vous donnez une éventualité assez large de 12 mois à 36 mois. Quel sera l’élément déclencheur ?

DL : Si l’on se réfère aux travaux de l’économiste américain Minsky, le capitalisme est un système instable qui a une tendance naturelle aux cycles et aux ruptures. Minsky parle même en 1986 de « paradoxe de la tranquillité ». Ce moment où les économies sont en croissance, que le spectre de la précédente crise s’éloigne que les acteurs de l’économie se mettent à investir…trop. L’économie se retrouve en surchauffe, tout devient plus cher pour le consommateur mais aussi pour l’investisseur (augmentation des taux) et donc la machine s’enraye. Crise. Et on repart…avec un résidu de dette privée quand même.

Ce temps où la croissance s’arrête s’appelle “le moment Minsky”

C’est ce moment que nous attendons. Il devrait s’exprimer depuis la bourse. En effet, quand les « marchés » vont commencer à regarder le niveau de la dette privée et donc l’augmentation du risque de défaillance à ce niveau-là, il va sans aucun doute y avoir un vent de panique, un krach boursier, comme en 2008.

Ndlr. A lire ou relire le livre de Michael Lewis The Big Short https://fr.wikipedia.org/wiki/The_Big_Short_(livre))

JFF : Et donc les Banques centrales et les Etats renfloueront les organismes bancaires comme ils l’ont fait en 2008.

DL : Ce qui revient à transformer de la dette privée en dette publique… Nous proposons une autre piste dans nos écrits : Une solution serait de mettre en place un «jubilé moderne de la dette», consistant à injecter directement de la monnaie créée par la Banque centrale sur les comptes bancaires des entreprises et des ménages et à exiger que ces injections soient utilisées prioritairement pour rembourser les dettes .

JFF : Cela ne semble pas du tout possible avec la banque « universelle ».

DL : Justement, nous estimons qu’il faut revenir à la séparation des banques d’investissement et de détail, comme en 1945. Revenir au vrai métier du banquier qui prête au particulier et à l’entrepreneur avec une rémunération suffisante de ce crédit pour qu’il n’aient pas à recourir à des produits financiers pour vivre.

En savoir plus : la chronique de Steve Keen et Dany Lang dans Libération.
Steve Keen est l’auteur de : Pouvons-nous éviter une autre crise financière ? Editions Les liens qui libèrent (LLL), 2017.

Autres sources :
David Graeber, Dette : 5000 ans d’histoire. Les Liens qui Libèrent, 2013, 621 pages
Hyman Minsky : Stabilizing an Unstable Economy, 1986

Note du rédacteur du 4 juin 2018. Cet entretien a été réalisé avant le déclenchement de la crise italienne, nous n’avons donc pas interrogé Dany Lang sur ce sujet. Toutefois, si l’on suit son raisonnement, la dette privée Italienne est en bien en dessous des 150% du PIB. Les particuliers et les entreprises pourraient donc s’endetter pour porter la croissance du pays qui est très faible (1,5% en 2017) tout comme l’indice de production industrielle  (source Le Figaro Conjoncture) . Pour cela il faudrait que les banques acceptent de prêter…alors qu’on s’attend au contraire à un contrôle des capitaux à la première alerte.

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Jean-François Faure
Jean-François Faure. Président d’AuCOFFRE.com. Voir la biographie.

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